Il
faut bien l'avouer, peu de réalisateurs sont parvenus à
se forger un univers en 3 films et quelques courts. Et pourtant
Tran Anh Hung est de ceux-là. Un univers mêlé
de douceur et de violence, d'innocence retrouvée puis violée.
Les trois uvres dont il s'agit, ce tryptique qu'elles constituent
en disent à la fois plus long sur le Vietnam que tout documentaire
qu'on voudra bien tourner sur ce pays et en même temps réussissent
à préserver l'intimité d'un peuple qui a connu
bien des douleurs.
Les
affres de la guerre tout d'abord avec l'occupation des années
50. C'est dans un des studios de la SFP à Paris que
Hung a reconstitué le décor d'un village saïgonnais
nous subjuguant du charme des villas coloniales qui, à la lumière
caressante des feuillages, deviennent les foyers de notre imaginaire
nostalgique. C'est de cette façon que le réalisateur
se souvenait du Vietnam de son enfance et c'est ainsi, par l'entremise
de Mui, la jeune servante qu'il voulait nous le faire partager.
Une
odeur de la papaye verte
qui joue vraisemblablement pour Tran Anh Hung le rôle
que la madeleine avait chez Proust. Cependant ce paysage n'est
plus ce qu'il était. Et c'est avec "Cyclo"
qu'en 1995, Hung retourne pour la première fois à
Saïgon , aujourd'hui devenue Ho Chi Minh Ville, une ville
de feu et de sang qui transpire la rudesse du travail et l'humilité
de ses habitants.
Le contraste est saisissant et c'est le but avoué de
ce film, que ce contraste entre une certaine douceur filmique,
une caméra étourdie par les vapeurs épicées
se mêlant aux essences et la violence avérée
des actes qui ponctuent le film.
Pour son troisième long-métrage, "A la
verticale de l'été", Hung découvre
Hanoi, le charme de son passé colonial et la douce torpeur
de ses rues. Ce film met en scène trois surs idéalisant
le couple formé par leurs parents qui se retrouvent pour
l'anniversaire de la mort de leur mère, réunion
au cours de laquelle des secrets vont se révéler.
Une fois de plus Hung nous fait vivre ce Vietnam qu'il aime
à la lumière transparente et nâcrée
où le temps semble s'arrêter pour laisser vivre
des personnages bientôt rattrapés par une réalité
plus prosaïque.
Chacune
des histoires nous est racontée de façon impersonnelle,
comme une fable universelle qui pourrait être transposée
de personne en personnage " icônisé ",
de lieu en décor reconstitué. Le pari de la Papaye
était de nous faire croire à l'existence d'un
Vietnam encore indemne de l'horreur de la guerre, à l'innocence
encore pure de ses habitants si bien personnifiée à
l'écran par Tran Nu Yen Khê.
Le pari est réussi mais Tran Anh Hung s'est alors engagé
dans une voie qu'il a suivie comme un fil d'Ariane, cette innocence,
il la recherche aussi dans "Cyclo" mais c'est
pour mieux la mettre à l'épreuve et la détruire,
le poète jouant ici le rôle de corrupteur, d'esprit
tentateur qui attire à lui l'innocence pour mieux la
profaner, la souiller.
Or l'innocence retrouvée, c'est dans l'Eté qu'on
la découvre mais une fois encore pour s'apercevoir que
l'adultère et les mensonges sont venus la ternir. Suivra
alors une entreprise de reconquête où chaque heure,
chaque minute apporte sa pierre à l'édifice. Force
est de constater que dans les trois films, cette candeur est
magnifiquement interprétée par Yen-Khê égérie
de Hung à la scène et sa femme à la ville.
Chacun
des volets a sa valeur propre et il serait difficile de dire
qu'un tel a la prééminence sur tel autre. Toujours
est-il que la Papaye étonnait par sa sérénité,
la maîtrise absolue de ses décors et ses lumières.
" Cyclo"
choque parce qu'il prend le parti de nous montrer une violence
inopinée mais non incongrue bercée par l'atmosphère
moite d'une ville post-war et saisie du contraste des sentiments
qui l'animent. En cela certainement, le film est des plus engagés
et mérite attention. L'Eté en revanche renoue
avec la béatitude des premiers instants et signe de nouveau
un film consensuel néanmoins troublé par des histoires
familiales comme elles sont nombreuses au Vietnam. Car
l'importance accordée à la famille reflète
bien l'état d'âme des vietnamiens. Les personnages
semblent être frères et surs, sont liés
par des relations quasi incestueuses parfois et le respect pour
les parents ou ce qu'ils auraient pu être est révélateur
d'une société profondément attachée
à ses racines. Trois films, trois familles reliées
par une déchirure puis des retrouvailles. De brèves
tranches de vie, intemporelles et sensuelles.
Car
le cinéma de Hung est un régal de saveurs, de
senteurs, de couleurs et de sons. A chacune de ces sensations,
on peut associer une émotion, un sentiment justifié
par le fait que chaque image pour prendre toute sa signification
a besoin d'une part onirique, d'un élément symbolique
que Hung pourchasse et exploite.
C'est ainsi que le grain de papaye apporte sa fertilité
à la relation entre Mui et l'ami d'enfance, le poisson
est le trait d'union entre le cyclo et le fils fou, alors que
dans l'Eté, c'est finalement la pluie récurrente
et pesante qui réunit les êtres mais les déchirent
également. Hung est aussi très fort pour créer
des hymnes puisqu'à la musique originale s'ajoute souvent
un morceau de rock chaloupé qui vous revient en mémoire
longtemps le film terminé.
Il
est étonnant de voir que le Vietnam pour exister, aussi
bien historiquement que de manière contemporaine a besoin
d'un témoin extérieur qu'il se nomme Jean-Jacques
Annaud ou Tran Anh Hung. Il reste à espérer que
les circuits de productions vont se développer dans ce
pays pour laisser place aux talents qui ne demandent qu'à
s'exprimer. Ce que l'on retiendra toutefois de cette décennie,
c'est qu'au-delà des comparaisons et des références,
à l'écart des routes tracées par ses aînés,
Tran Anh Hung s'impose comme un cinéaste de l'attente,
soucieux de la dimension temporelle de son récit, conjuguant
frénésie et sensualité et parti à
la quête de l'innocence.