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Swallowtail Butterfly de Iwai Shunji - 1996 - JAPON
Avec Chara, Ito Ayumi, Mikami Hiroshi, Yosuke Eguchi, Atsuro Watabe, Mickey Curtis, Watanabe Tetsu

GENRE : Fresque humanitaire - NOTE : 9/ 10
Résumé
Une jeune fille dont la mère est morte est recueillie par une prostituée, Glico, dans un bidonville de Yentown. Elle se noue d'amitié avec le groupe d'amis de la jeune femme et participe au travail quotidien afin d'assurer les quelques sous nécessaires à leur survie. Une nuit, Glico et la jeune fille se retrouve avec un client un peu trop entreprenant qui tombe accidentellement par la fenêtre et meurt. Paniquées, elles enterrent le corps et trouvent une cassette miracle qui vont leur permettre de fabriquer de faux billets...

Critique :
Réalisé la même année que Picnic, 1996 fut décidément une année faste pour le talentueux Iwai Shunji qui nous livre ici un film absolument hors du commun, où il se moque des genres et nous livre un melting pot de ses diverses influences. Sur un scénario d'une richesse incroyable, le réalisateur nous livre une vision d'un Japon décadent où la pauvreté est le pain quotidien de nombreux immigrants venus chercher la gloire au pays du soleil levant. Bienvenue à Yentown.

"Il était une fois à l'époque où le yen était la plus forte monnaie du monde, des immigrants inondèrent la ville comme aux temps des ruées vers l'or. Ils venaient à la recherche des yens, ils faisaient tout pour s'emparer des yens et les immigrants appelèrent cette ville : Yentown. Mais les japonais ont détesté ce nom et ils nommèrent ces voleurs de yen, les yentowns. C'est quelque peu déconcertant mais Yentown désignait aussi bien la ville que ses parias. S'ils travaillaient dur qu'ils gagnaient suffisamment de yens, ils rentraient chez eux en homme riche

Sur cette annonce du scénario effectuée par une voix off féminine, Shunji Iwai décide de nous montrer un Japon industrialisé très terne, presque mort où la recherche d'un quelconque profit à effacer toute once de spiritualité. Les buildings, les usines, les ponts ont marchés sur les plates bandes de la nature et il ne reste maintenant plus qu'un paysage grisé, pollué. Puis l'on rentre directement dans le vif du sujet avec les funérailles au commissariat de police de la mère d'une jeune fille sans nom, la pauvreté y est déjà décrié puisque la commémoration du corps par les proches du défunt est exercée anonymement comme s'il s'agissait d'un corps inconnu, afin d'éviter les frais d'un enterrement traditionnel. Cette jeune fille se fait recueillir par une prostituée s'appelant Glico (c'est le nom d'une sucrerie dégustée par les hommes d'affaire japonais) avec qui elle se lie rapidement d'amitié, cette dernière la protégeant de la tentation de vendre son corps pour gagner de l'argent.
Glico surnomme sa petite protégée Ageha (c'est le nom du papillon qu'elle a tatouée sur sa poitrine), synonyme d'une reconnaissance et d'une intégration au sein de son cercle d'amis de Yentown. Arrow, un ancien boxeur noir, Fei Hong, un employé d'un garage de réparation dont l'ingéniosité égale son attirance envers la voix cristalline de Gilco, ou encore Ren, le propriétaire du garage possédant un don étrange pour les armes à feu, Swallowtail Butterfly regorge de personnalités toutes plus différentes les une des autres et l'amour, le détail porté à chaque personnage est tel que l'on ne peut s'empêcher de se lier d'amitié envers chacune d'elle. Leur pluriculturalité reflète d'une manière générale l'ambiance de ce long roman puisque, que ce soit dans le scénario, dans les personnages ou dans les langues parlées, Swallowtail Butterfly ne se laisse jamais catalogué ; de ce fait il en résulte une œuvre inclassable si ce n'est dans la catégorie des chefs d'œuvre japonais.
Le scénario est on ne peut plus alambiqué ; foisonnant de détails, fourmillant d'idées, il part dans tout les sens sans jamais noyé le spectateur dans l'incompréhension. Un tour de force pour cette longue fresque qui aborde tout à tour le misérabilisme des bidons villes et de ses conditions humaines inhérentes (un peu à la manière d'un Kamikaze Taxi), l'ascension d'un groupe de rock'n roll (comment ne pas penser à Beijing Rocks ?) puis le film de gangster pur et dur. Le début du film nous plonge en plein Yentown, dans les bidons ville où sont terrés les quelques résistants : dénigrés par le peuple japonais qui ne voit en eux que de vulgaires crapules arrivistes, les femmes sont souvent amenés à vendre leur charme tandis que les hommes s'occupent par des travaux manuels.

Malgré leur piètre existence, ces personnes osent encore croire en de jours meilleurs et trouvent l'espoir dans leur relations, leur cercle d'amis, il règne une solidarité dans le misérabilisme qui demeure trop souvent inconnu du monde capitaliste. Les chansons portées par la douce voix de Glico chaque soir ramène un peu de paradis dans chaque âme présente autour du feu de bois.
De passe en passe, Glico rencontre un client malhonnête cherchant à abuser de Ageha et, accidentellement, il meurt en chutant de la fenêtre. Les deux jeunes femmes enterrent le corps et y trouvent une cassette de " My Way " permettant de falsifier des billets de 1 000 yens en billets de 10 000 yens. C'est à cet instant même que le film prend une allure totalement inattendue nous plongeant directement dans le monde des dérives liées à la richesse, de la corruption, du mensonge, de la trahison mais aussi de la vengeance, le tout sous un rythme définitivement rock'n roll. Le film finalement nous raconte l'ascension de pauvres gens fauchés qui vont se retrouver riches tout d'un coup et oublier toutes leurs valeurs, y compris celle du soutien et de la solidarité. Ils vont, malgré eux, rentrer dans un système qui provoque une constante insatisfaction et pousse à toujours être plus avide. Mais la richesse entraîne bien souvent ses complications et nos compagnons vont ainsi rapidement découvrir les raisons de l'adage " Pour vivre heureux, vivons cachés ".
Un scénario qui emprunte à plusieurs genres mené par une palette de personnages des plus intéressante. Glico est jouée par Chara, chanteuse pop qui reprend ici une superbe version de " My Way " avec le Yentown Band et signe sa deuxième collaboration avec la réalisateur après le superbe Picnic. La petite Ageha est interprétée par Ito Ayumi que l'on recroisera à nouveau dans All About Lily Chou Chou du même réalisateur. Elle apporte un regard innocent et candide aussi bien sur Yentown que sur le monde du show business qui complète judicieusement le rôle de Chara. Il serait impossible d'énumérer toutefois l'ensemble des personnalités de Swallowtail Butterfly tant ils sont nombreux. Toutefois une particularité étonnante de ces personnages provient justement de leur pluriculturalité : le film ne possède pas de repère linguistique, l'on parle tantôt japonais ou mandarin tantôt anglais, de la même manière qu'il est possible de pousser la chansonnette en italien. Un mélange des cultures intéressant qui aboutit souvent sur des incompréhensions entre les personnages eux même.
Techniquement Swallowtail Butterfly repose à nouveau sur la signature stylisée de Iwai Shunji à savoir des plans très esthétiques, une musique toujours adéquate, des personnages très charismatiques (dont celui de la femme sniper dont on aurait aimé en savoir beaucoup plus) et surtout un rythme narratif toujours maîtrisé : durant les 2h30 du film (un véritable contraste avec ces autres réalisations plutôt courtes tels Undo, Picnic ou April Story), il n'existe aucune lenteur, au contraire on se surprend à être déçu qu'une telle œuvre se termine aussi tôt (mais c'est toujours un peu le cas avec Iwai). Tantôt posé, tantôt sur l'épaule, la caméra de Shunji Iwai vit avec ses personnages et traduit leurs émotions. Les critiques japonaises ont à nouveau boudé Swallowtail Butterfly préférant encenser des classiques du cinéma japonais tels que la filmographie de Akira Kurosawa, une négativité totalement injustifiée envers ce réalisateur qui propose un cinéma si inventif et original.
Pour ceci et pour tout le reste, Swallowtail Butterfly est à voir et à revoir. Une oeuvre comme on en fait peu, bercé par de superbes mélodies, servi par un scénario passionnant et envoûtant, et interprété magistralement par des acteurs exemplaires. Le film de la consécration d'un digne représentant du cinéma japonais contemporain qui à la manière des papillons tatoués sur Glico et Ageha vole de ses propres ailes.
MUSASHI


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