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Hirokazu Kore Eda "Les vies fantômes"
" Mourir pour ensuite avoir le temps… " comme le disait il y a quelques années le réalisateur Hirokazu Kore Eda. Ce pourrait être aussi le credo des trois long-métrages sur lesquels il a construit sa jeune mais déjà imposante filmographie de fiction. En trois films, Maborosi (Maboroshi no Hikari-" Phantom Light "), After life et Distance , Kore Eda aborde avec tact et subtilité des thèmes sensibles liés à la mort, au souvenir et à l'éternité.
Maborosi, le plus ancien, conte l'histoire de Yumiko (Makiko Esumi) qui vit ses plus belles années avec son mari Ikuo (Tadanobu Asano) et leur fils nouveau-né dans la banlieue d'Osaka. Alors que rien ne semble pouvoir perturber l'idylle du jeune couple, un événement tragique, étrangement lié à un rêve récurrent, laisse Yumiko veuve et déboussolée. Alors qu'elle était enfant, sa grand-mère se mit en tête de rentrer chez elle, sur son île. Yumiko chargée de la ramener ne parvint pas à la convaincre et la grand-mère ne réapparut plus, partie vers l'au-delà. C'est ce rêve qui hantait les nuits de Yumiko quelques jours avant que Ikuo ne trépasse, renversé par un train alors qu'il marchait seul sur la voie de chemin de fer.
Cinq années plus tard, Yumiko accepte un mariage arrangé avec Tamio (Takashi Naitoh), un veuf retiré dans une petite communauté de pêcheurs. Tout au long du film plane la mystérieuse question du pourquoi ? " Pourquoi Ikuo marchait-il seul sur cette voie ? Pourquoi s'est-il suicidé ? " Plutôt que d'y répondre, Kore Eda s'attache à la culpabilité enchaînante de Yumiko, à la douleur teintée d'incompréhension d'un deuil auquel elle ne saura vraiment faire face que lors de cette scène de procession où elle apparaît, figure fantomatique errante sur une route entre ciel et mer.On trouve dans ce film l'admiration du réalisateur pour le maître Y. Ozu. Ses longs plans fixes, la moite torpeur de certaines scènes et le point de vue de sa caméra face à ses personnages ou à leur absence.

Accueilli comme il se doit dans de nombreux festivals en 1995, Maborosi pose déjà les jalons de ce que sera en 1997 After Life, un chef-d'œuvre d'inspiration, éthéré, simple et construit à la fois, une leçon d'humilité pour tous ceux qui vont s'attaquer au genre par la suite. Le concept d'After Life est invariablement basé sur la mémoire : dans ce qui peut-être une ancienne école, une équipe de conseillers (Mochizuke-Arata, Shiori-Erika Oda entre autres) va accueillir de récents défunts afin de reconstituer, en une semaine, l'unique souvenir qu'ils pourront emporter avec eux dans l'au-delà. Toutes générations confondues, une jeune fille, des vieilles dames, un jeune homme et d'autres plus âgés auront trois jours pour choisir parmi tous les souvenirs de leur vie, le seul avec lequel ils voudront vivre éternellement. L'équipe sera ensuite chargée de le fixer sur pellicule grâce aux précisions qu'auront pu leur apporter les récents trépassés.
Filmé en 16 millimètres puis gonflé en 35, After Life prend d'abord l'allure des nombreux documentaires qu'a pu tourner Kore Eda et rejoint notamment " Without Memories " qu'il a réalisé précédemment sur la maladie d'Alzheimer. La première partie filmée en caméra subjective du point de vue des conseillers donne à voir une pléiade d'acteurs professionnels et non-professionnels qui confèrent au récit un parfum d'authenticité sans nul autre pareil. Puis les souvenirs se teintent de fiction, mélangent réalité et désir de réalité. Certains trouvent d'emblée un souvenir qui leur convient (Kimiko), une vieille dame (Nishimura) emprisonnée dans l'enfance se voit obligée de sonder un univers qu'elle n'a jamais quitté. Deux homme ne parviennent pas à se fixer sur un souvenir.
L'un, Ichiro Watanabe, cadre septagénaire veut se prouver à lui-même que sa vie n'a pas été vide et inutile. 70 cassettes représentant en images les 70 années de sa vie l'aideront peut-être à faire un choix. L'autre, Iseya, jeune homme fougueux et rétif se refuse à choisir "pour assumer la responsabilité de sa propre vie ".
Dans ces portraits attendrissants, Kore Eda a su saisir, dans l'antichambre de la mort, l'essence même de la vie. Encore une fois, plutôt que de traiter de la question la plus immédiate que se pose le spectateur, à savoir de quoi ces personnes sont mortes et qui elles sont vraiment, il s'attache au processus introspectif de questionnement qui pousse chacun à faire le bilan de lui-même, de ses actes manqués, de ses amours inavoués.
Avec une incroyable naïveté, il réussit à nous émouvoir par la simplicité de ces vies également ordinaires et uniques, par l'étonnant chemin qu'emprunte la mémoire pour ramener à la vie des souvenirs effacés par le temps. Comme disait quelque philosophe illustre " On se souvient en rappelant dans le champ conscient des événements occultés, en ramenant à la mémoire des choses que l'on a toujours sues ".
Et Kore Eda d'en prendre son parti et de rendre au cinéma l'un des plus beaux hommages qu'il ait été donné de voir. Le présenter comme une machine à inscrire de façon indélébile les plus beaux épisodes, les plus forts moments de l'humanité. Et faire de ceux, des cinéastes, qui ne peuvent se résigner à choisir ses derniers anges-gardiens.

Plus récent (sélectionné à Cannes 2001), Distance nous présente, par l'intermédiaire de leurs proches, les membres suicidés d'une secte radicaliste. Chaque année, les protagonistes unis par le deuil se retrouvent en pèlerinage autour d'un lac près duquel les anciens membres ont vécu. Une année, alors qu'ils se sont fait voler leur voiture, ils sont contraints de passer la nuit dans la forêt. Un survivant de la secte les emmène sur leur lieu de vie, trois années auparavant.C'est là, par le dialogue et la proximité qu'ils vont revivre de l'intérieur ce que leurs proches ont ressenti. Parmi eux, un intru, personnage enigmatique qui tente de se reconstituer une famille. Travaillant de nouveau sur la mort et la mémoire, Kore Eda construit un film psychologiquement plus complexe que ses précédents mais rend, du même coup son message plus hermétique.
Partant de l'attentat au gaz sarin qui avait semé la mort dans le métro de Tokyo, il dessine une intrigue plus touffue mais toujours aussi symbolique et indicible.
Maborosi, After Life, Distance, trois films, un même théme. Ce quasi-tryptique rend compte de préoccupations chères au réalisateur. Confronté lui même à la perte de mémoire de son grand-père lors de son enfance, il exorcise à travers ses films une partie de ses craintes. Lutter contre l'oubli grâce au Cinéma, voici un thème qui n'est pas nouveau dans le Septième Art, encore moins dans les films japonais. Pourtant Kore Eda a su lui donner une nouvelle perspective ; un nouveau souffle qui fait de lui le fer de lance d'un nouveau style narratif qui mêle fantasme et réalité, passé et présent à la manière d'un Alain Resnais, qui fait entrer les vivants dans les limbes des Enfers pour leur faire prendre conscience du véritable sens de l'existence et de l'impermanence. Avant qu'une lumière fantôme, perdue sur l'océan, ne les appelle à elle, pour l'éternité…
Mystere Vic-Avril 2002
Mai 2002








 



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