Bien avant l’invasion des films de fantômes japonais qui font le bonheur de la jeunesse occidentale, des décennies précédents les « Ring », « The Grudge », « La mort en ligne », « Dark water » et autre Ring-like, il faut savoir que les légendes surnaturelles nippones étaient déjà existantes, et avaient même une grande influence dans la culture japonaise. Outre les Yokai Monsters issus de multiples histoires fantastiques, les fantômes japonais et les histoires qui les suivent, ont un nom bien spécifique : Kaidan. C’est dans les années 50 que des films de Kaidan vont fleurir, souvent inédits chez nous, et très nombreux, l’un des plus célèbres du genre est "Kwaidan" (mais aussi le somptueux « Tokaido Yotsuya Kaidan » aka « Histoire de fantômes Japonais » de Nobuo Nakagawa).
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Kwaidan , littéralement: «histoire de fantôme», est un film unique, radicalement ... Il s'agit bel et bien de l'un des films les plus imaginatifs et terrifiants du cinéma Japonais.
Etrangement, il s’agit d’une adaptation de l’œuvre d’un écrivain américain Lafcadio Hearn, qui vécut au Japon et que les japonais considèrent comme l'un des leurs (phénomène plutôt rare et qui peut-être souligné). Il s’agit en fait moins de nouvelles que de thèmes spécifiques, de prétextes à nous conduire vers un ailleurs irrationnel. Là où notre imagination prend le dessus et où les angoisses infantiles inconscientes peuvent s’épanouir.
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Qu’on se garde de penser à un simple film d’épouvante, le travail de la photographie comme de la lumière est tel qu’il s’agit d’une œuvre qui se veut porteuse de sens, de poésie bien que parfois violente, dérangeante et cruelle. . A la longue, le danger de cette perfection formelle pouvait être une certaine monotonie, mais l’idée d’un film à sketchs empêche cette routine confortable. Un rythme est automatiquement imposé et les introductions successives des narrateurs face à des tableaux aux couleurs à chaque fois différentes offrent un véritable sentiment de nouveauté ou du moins d’une atmosphère où nos repères ne peuvent encore nous installe. |
Et c’est ainsi que d'une histoire à l'autre, le style de Kobayashi évolue imperceptiblement.
Dans le premier épisode baigne dans une mélancolie diffuse (bruits secs, pénombre, lieux étriqués) que le coup de théâtre final transforme en désespoir romantique. La véritable horreur ne vient pas de ces ombres hostiles, de ces apparitions lugubres ou de ces contrastes de couleurs, mais bien de la perfidie de l'homme féodal, de la rigidité de son bushido, de ses voeux aliénants, de sa recherche pathologique des honneurs (thèmes récurrents et chers à ce réalisateur si l’on pense aux chefs d’œuvre que sont « Hara-Kiri » et « Samurai Rebellion ».) |
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cSur le second passe comme un souffle épique. La dame des neiges immaculée face au jeune bûcheron désemparé, miteux et sale. Si elle tue le vieil homme qui l’accompagne, elle épargne la vie du plus jeune pour sa beauté et sa candeur sous la promesse de ne jamais répéter ce qu’il a vu. Encore une fois, la nature face à l’homme, ou la femme face à l’homme qui interrogent le sentiment amoureux et la vanité masculine.
Mentant à la première il trahit la seconde, et perd ainsi toute crédibilité .. Par amour, dans un premier temps et par infidélité finalement pour cette dame des neiges à qui il avait promis le silence. Il perd donc tout.
Dans son hermétisme, le troisième est proche de l'abstraction. Il est aussi très intriqué dans des croyances culturelles et peut donc paraître encore plus envoûtant. La musique joue aussi son rôle tous comme les chants traditionnels pour imposer une atmosphère presque historique mais suspendue dans le temps . En protégeant un moine de l’invitation quotidienne d’un esprit pour jouer du biwa et chanter à ses maîtres Kenji l’histoire de leur dynastie, le moine aveugle, candide et pur, choisit d’honorer les anciens. Sa cécité est à l’image de sa pureté, il ne corrèle pas apparence physique à vérité. Il est de ce fait, encore plus dans le vrai puisqu’il entend ce que nous ne pouvons entendre. Sa santé néanmoins s’affaiblit par ses longues soirées de conteurs, et c’est ainsi que ses maîtres décident de le libérer de l’esprit en réalisant un passage qui restera dans les annales du cinéma dit « Kaidan-eiga » (film de fantômes japonais) : dessiner des calligraphies protectrices sur tout le corps du jeune moine pour le rendre invisible aux esprits. Le réalisateur s’attarde avec douceur sur cette délicatesse dans ce maquillage précis, presque maternant mais qui, à l’image de l’homme, ne peut être parfait. La leçon est ici plus philosophique : il est du devoir d’un des nôtres d’honorer nos ancêtres et de les soulager de leur peine, puisque sans passé, sans histoires, nous n’existons pas.
Le quatrième n’est pas sans rappeller le « Horla » de Maupassant qui laisse entrevoir la notion du double, cher aux grands réalisateurs de films d’épouvante. Le miroir, l’autre qui poursuit mais qui n’est visible qu’à l’œil du persécuté.
Là, Kobayashi interroge la réelle nécessité de ponctuer ou non un scénario. Si le fait de s’abstenir de donner une fin et laisser le spectateur se la créer lui-même n’est pas plus porteuse d’effroi. Ici, toujours dans ce comportement hiératique, le samouraï austère et suffisant, fuyant les apparitions moqueuses d’un étrange homme invisible aux yeux de l’autre .. Un regard qui se moque, qui juge, qui cherche .. Dérangée, horrifiée, torturée, la victime veut mettre à mort ce spectre qui reproche quoi ? Qu’a fait ce samouraï ? Pourquoi en est il arrivé là ? Aucune réponse, juste de la peur et le sentiment de ne pas savoir où l’on va aller. |
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C’est aussi une leçon de cinéma d’épouvante : l’au-delà peut-être aussi cruel que l’ici-bas. Quand l’ici-bas est incapable de faire avec cet irrationnel. L’esprit cartésien, face à l’indescriptible .. l’incompréhension qui conduit à l’assassinat .. Assassinat qui ne remédie en rien .. mais enferme le meurtrier dans un engrenage où il est alors amené à être envahis de visions. |
Avec ce film, Kobayashi témoigne d’une maîtrise de l'art de la composition picturale (très influencée par les
surréalistes tel Ernst et le pré-surréaliste qu’était J. Bosch avec son tryptique sur l’enfer, le paradis et le purgatoire). Dans « Jigoku » de Nakagawa, on retrouvera aussi cette tendance à créer des tableaux de couleurs et de lumières pour créer un mal-être intérieur (le premier sketch porte très bien cette illustration quand le mari, séparé de son épouse, vit dans la profusion et l’espace et l’épouse dans la pénombre avec des gestes répétitifs, contrastes violents et dérangeants, ils servent surtout à mieux introduire la fin inévitable).
Dans un même temps, cette même dextérité sert à dénoncer la violence sous-jacente à cette esthétique d'estampes et de soieries. Car si le cinéaste s'essaye à un genre aussi populaire et codifié du cinéma japonais, c'est pour mieux l’utiliser de l'intérieur et dans un sens inédit afin de dresser le réquisitoire d'un certain esprit médiéval, lapidaire et sadique propre au Japon.
Sachez que Kwaidan a reçu le prix du jury au festival de Cannes en 1965 … Sa vision a sûrement hanté les cinéastes américains de la nouvelle génération, tels les Coppola ou Lucas, car avec un peu d'attention, on peut trouver des traces de « Kwaidan » voire des plans ou des idées graphiques intégralement reprises dans « Apocalypse Now » ou « La Guerre des étoiles ».
Vous adorez ces petits films japonais aux codes si différents mais qui vous font frissonner ? Alors courrez droit vous procurer « Kwaidan » qui vous fournira non seulement une partie des clés des frissons de l’Asie mais aussi le fait que leur fonction a une utilité sociale dans le sens où l’horreur n’est jamais gratuite mais toujours à l’image d’une douleur ou d’une trahison des règles de vie nipponne. La théologie a sa part d’explications mais plus encore les croyances populaires qui sont alimentées, nourries même de tout un passé de légendes et autres contes propres à la culture du pays du Soleil Levant. |