Critique
:
" Dans un futur proche, les réseaux informatiques
quadrilleront l'univers. Mais ce progrès n'aura pas balayé
nos nations et nos groupes ethniques. "
Ghost In The Shell (Le fantôme dans la coquille),
Manga prémonitoire sur un possible futur de notre société,
a été réalisé par Mamoru
Oshii, auteur
célèbre de l'animation japonaise. Tiré
du manga de Masamune Shirow, l'histoire se situe à une
époque où l'évolution technique et informatique
de la société a placé l'individu au cur
d'un inextricable réseau informatique et électronique.
L'histoire suit le Major Kusanagi, cyborg d'une section (n°9)
qui lutte contre le cybercrime. Le film va développer
l'histoire de ce cyborg, de sa vie à sa mort où
plutôt de sa conception à sa renaissance, par son
union avec un être né du net.
Suite au prologue qui introduit brièvement l'intrigue,
mais place surtout l'ambiance du film, le spectateur assiste
à la naissance (ou maintenance) du Major Kusanagi.
A la fin des différentes étapes de l'élaboration
du cyborg, Kusanagi prend une position foetale en lévitation
dans l'eau (similitude à la naissance humaine dans
le corps de la mère), et s'éveille dans son
appartement, plongé dans la pénombre. Ouverture
sur la vie et vue de la ville. Première correspondance
à la caverne de Platon.
" La simulation informatique mime, à l'aide
de systèmes de traitement de l'information, des échanges
d'information. En somme, avec la notion d'information, les phénomènes
d'organisation que l'on trouve dans la nature sont apparus comme
virtuellement équivalents. " Cybernétique,
Le Trésor, Dictionnaire des sciences, Flammarion
La
société de Ghost in the Shell a développé
toute une gamme d'êtres vivants dont les plus élaborés
sont les cyborgs, corps hybrides du vivant et de la machine.
L'individu se situe à un niveau d'imbrication homme-machine
de plus en plus élaboré, et seul le cerveau
semble ne pas pouvoir être encore reproduit. La
plupart des individus de la section 9 sont des cyborgs,
à part Togusa et le chef de la section.
Cependant, l'informatisation de cette société
implique que l'être humain fasse dorénavant
parti d'un vague réseau, où maintenant le
ghost (projection de la conscience humaine présent
chez tous les êtres humains) est piratable. Le ghost
possède ainsi une correspondance informatique,
et il peut être soumis à un virus informatique
qui transforme la psyché de l'individu, modifiant
sa mémoire et par là même son identité.
L'homme se rapproche ainsi de plus en plus de la vie artificielle,
où le cerveau reste l'ultime enclave qui ne peut
pas être simulé mais seulement optimisé
(Togusa).
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Mais l'arrivée
du Puppet Master, programme basé sur une
intelligence artificielle évoluée, qui est
devenu " une entité vivante, pensante,
issue de l'océan d'informations ", intègre
la partie manquante. Il représente dans le film
un aboutissement du connexionnisme, branche de la cybernétique
né dans le milieu des années 40. "
Le connexionnisme se présente comme une reconstruction
rationnelle, au moyen de systèmes de traitement
de l'information, de l'uvre de la nature. "
Connexionnisme, Le Trésor, Dictionnaire des
sciences, Flammarion
Le Puppet Master repose ainsi par son existence
la définition de la vie comme un code informatique
complexe.
Il devient le premier être virtuel à posséder
un ghost, soit une conscience ou une projection de sa
complexité.
" L'histoire de notre planète est celle d'un
chaos initial d'éléments qui, peu à
peu, se sont regroupés en structures plus riches,
leur complexité entraînant la mise en uvre
de pouvoirs plus étendus. " Complexité,
Le Trésor, Dictionnaire des sciences, Flammarion
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L'équipe
même de la section 9 joue sur cette ambivalence
homme machine. Togusa n'est un flic intègre
qui amène la diversité. Mais ce dégage
ici un point important, lorsque Kusanagi lui dit
: " Si nous pensons pareil, nous serons prévisibles.
Et puis, deux opinions valent mieux qu'une. Ce qui est
vrai pour le groupe l'est pour l'individu. A force de
se spécialiser, on devient faible. C'est la mort
lente. " La diversité, complexification
des formes qui empêche la disparition et permet
l'évolution, sera un des arguments du Puppet
Master pour amener Kusanagi à se lier
et disparaître pour donner une nouvelle entité,
un nouvel être souche.
Au-delà de la vie, la complexité et la réunion
par points de symétrie amène deux êtres
de nature distincte à pouvoir s'unir. La mise en
réseau et l'informatisation poussée de la
société humaine ont permis de dégager
un terrain fertile pour l'existence d'une diversité
en pleine évolution. Et c'est par le Puppet
Master et Kusanagi, deux entités différentes
qui sont les clés de la mise en relation de deux
réseaux : humain et informatique. |
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Si le Puppet
Master est né du net, la ville symbolise le
réseau des êtres biologiques, et le personnage
de Kusanagi y est très réceptif.
Kusanagi représente le lien humain qui permettra
une mise en réseau avec le monde informatique,
amenant l'évolution de la vie à un niveau
supérieur.
En prenant, par exemple, le moment ou Batou et Kusanagi
discutent sur le bateau, lorsque le major dit : "
Une multitude d'ingrédients composent le corps
et l'esprit, comme tous ces composants qui font de moi
un individu à part entière. Bien sûr,
mon apparence me différencie des autres, mais mes
pensées n'appartiennent qu'à moi, et j'ai
le sens de ma propre destinée. Il y a ça
et les informations que je rassemble et utilise à
ma façon. Le tout, en se mélangeant, me
crée et détermine ma confiance. Pourtant,
je me sens confinée, limitée dans mon évolution.
", Kusanagi s'éloigne pendant que la ville
s'approche d'elle.
La ville représente un état supérieur
dans une représentation récursive. Kusanagi
est à la ville ce que les éléments
de son corps sont à elle-même. Un élément
qui fait parti d'un ensemble plus grand et dont le sens
dépasse l'élément qui le constitue.
La ville possède une présence organique,
viscérale, décadente, similaire à
un corps en vie, structurée comme tout corps complexe
en un réseau ; société humaine composée
d'innombrables connexions démultipliées
par l'informatisation. |
" Soit " ma main ", "
ce papier ", au moment où j'écris, en robe
de chambre, dit Descartes : douter de mes sens, c'est douter
du plus évident, et par là, viser un vertige.
" Larousse, Grand Dictionnaire de la Philosophie
La
ville s'inscrit dans une deuxième symbolique, celle
de l'allégorie de la caverne de Platon. Le fait
que Kusanagi dise : " Ce que nous voyons
n'est qu'un pâle reflet dans un miroir. Seulement
après, nous nous retrouverons face à face
", avec la voix du Puppet Master évoque
directement un questionnement de la réalité.
Succède à cette séquence le cheminement
de Kusanagi dans la ville où elle se retrouve
déjà démultipliée dans le
réseau urbain. Réseau des ombres.
" Si l'on est toujours sûr que la vie n'est
pas un songe, cela n'empêche pas d'y rêver
; j'introduis par ce biais le rêve dans la "
réalité ", pour donner à cette
dernière des couleurs et des contours conformes
à quoi ? A mes désirs. [
] Or si la
vie a texture de songe, c'est pour autant que pareil étourdissement
réussit [
] ; dans la mesure où, donc,
les désirs et les fantaisies qu'ils projettent
font partie de sa trame réelle, voire, trament
sa réalité comme subjective. [
] Etre
libre ne consiste alors plus à surmonter l'illusion
dans ni par le doute (dans une incertitude angoissée
qui s'enveloppe dans ses propres plis et circule dans
ses propres détours), mais, soudain retour au baroque,
à l'effectuer sans trembler. " Pierre-Henri
Castel, Larousse, Grand Dictionnaire de la Philosophie,
p.1076 |
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Au niveau de la recherche esthétique,
ce film est une réelle réussite (si ce ne sont
les personnages féminins trop souvent plantureux dans
l'animation japonaise
). La plupart des instants de
contemplation, ne sont pas des images " gratuites "
mais bien des moments où les plans, mouvements, et séquences
sont une projection directe des sentiments des personnages.
Même lorsque Batou et Kusanagi poursuive Corgi,
celui-ci prend le temps de s'arrêter pour observer les
choses qui l'entourent. Ces instants de contemplation, les attitudes
des personnages donne au film la sensation de se trouver parfois
dans un rêve éveillé.
La musique réalisée par le compositeur Kenji
Kawai, participe d'autant mieux à donner à
cette fable philosophique toute la profondeur dont elle a besoin.
Entre coeurs aux voix cristallines et sons qui rentrent en résonances,
qui ne s'est jamais posé dans un fauteuil pour se laisser
bercer par la beauté de cette musique
" J'ai toujours aimé
le cinéma. Les films de Bergman en particulier. Ainsi
en tant que réalisateur, lorsque je crée un
film d'animation, je ne l'envisage pas comme un simple dessin
animé, mais comme une uvre cinématographique
à part entière ". Mamoru
Oshii,,
DVD Pathé Vidéo
Et c'est bien à un " film
" que nous convie Mamoru
Oshii,i
; uvre d'anticipation, où se mêle la grâce
et le doute, mené par une intrigue complexe. On se
trouve à la fin de la première séance
à vouloir déjà revoir le film pour se
plonger à nouveau dans cet univers si complexe : de
la vie à la cybernétique, de la réalité
à l'imaginaire, un songe
" Où va aller la "nouvelle née"?
Le Net est vaste et infini... "
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