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LA FORTERESSE CACHEE de AKIRA KUROSAWA - JAPON - 1958
Avec
Toshiro Mifune, Minoru Chiaki, Misa Uehara, Takashi Shimura, Susumu Fujita
GENRE : Aventure
NOTE : 9/10
RESUME :

Au 16ème siècle, en pleine guerre des clans, deux paysans japonais dépossédés fuient les conflits. Sur leur chemin, ils découvrent de l'or dans une rivière et décident de s'y attarder afin d'en récolter un maximum. Un étrange général fait alors son apparition et décide de s'accommoder des deux paysans pour escorter en terre protégée la princesse de son clan …

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Connu et reconnu avant tout pour ses nombreux jidai-geki (dont le chef d’œuvre ultime Les sept samourais), le réalisateur classique nippon le plus en vogue en Occident - en maître du 7ème art qu'il est - ne s'est jamais reposé sur ses positions acquises pour, au contraire, aller de l'avant en expérimentant une multitude de genres cinématographiques, souvent avec succès (Rêves, Les Salauds dorment en paix, Dersou Ouzala) parfois avec moins de réussite (l'échec commercial de Dode's Kaden). Avec La Forteresse Cachée, Kurosawa s'attaque au film d'aventure - au sens noble du terme - et réalise un autre sommet dans sa carrière.

Oeuvre revendiqué par Georges Lucas comme l'une de ses grandes influences pour la réalisation de son tout premier Star Wars, La Forteresse Cachée porte en elle tout les germes du film d'aventure classique avec ses lots de convoitise, de trahison, de loyauté, d'oppression à même de créer une trame riche en rebondissements. Toutefois, si le parallèle avec la fameuse guerre des étoiles est évident pour certaines de ses similarités - notamment au niveau des personnages - il conviendra de nuancer la parenté entre les deux oeuvres tellement la notion de spectacle est à des années lumières l'une de l'autre. Akira Kurosawa réalise une grande oeuvre de divertissement, très certainement l'un de ses films les plus accessibles - tant par sa thématique que par son traitement - mais il n'emprunte en revanche aucunement le raccourci, presque hollywoodien, qui consisterait à faire de la surenchère visuelle (effets spéciaux, décors grandiloquents...) le clou du spectacle.

Ici, bien au contraire - et hormis quelques scènes à proprement parler impressionnantes - le film de Akira Kurosawa se voudrait presque minimaliste, préférant la subtilité d'un plan intelligemment mené à la confrontation directe avec les opposants. Ainsi si l'on excepte un duel à la lance parfaitement chorégraphié, la totalité du long-métrage insiste davantage sur l'ingéniosité du général plutôt que sur ses talents de guerrier.

Ours d'Argent du Meilleur Réalisateur au Festival de Berlin en 1959, La Forteresse Cachée est aussi l'avènement du cinemascope Noir & Blanc qui a permis au réalisateur d'élargir son champ de vision par le biais de très belles images panoramiques. Le réalisateur ne se prive pas d'utiliser cette technologie novatrice de l'époque pour agrémenter son film de belles chevauchées, et prendre du recul vis à vis de la seule action pour l'agrémenter quasi systématiquement de son contexte.

De la même manière, le décor rocailleux et aride (l'inspiration pour la future Taooine ? ), où se retrouveront tout les différents protagonistes afin d'y collecter l'or, fait l'objet de plans très distancés qui participent à l'immersion au sein de ce décor atypique. Une image de qualité pour laquelle l'édition de Wildside, grâce à un nouveau master restauré, parvient à redonner toute la force et la magnificence.

Bien que relativement atypique au sein d'une filmographie pourtant riche en genres (car il s'agit finalement du seul véritable film d'aventure de l'auteur), il est d'autant plus amusant de constater les influences de ses précédentes oeuvres sur celle-ci. Ainsi si dans Les Sept Samouraïs, un groupe de sabreurs venaient en aide aux paysans, ce sont bel et bien deux paysans qui viennent ici en aide au samouraï.

Cependant, à l'image du final de son chef d’œuvre absolu - empreint d'une certaine amèreté - Tahei et Matashichi, les deux paysans chargé d'apporter les notes d'humour, ne sont en rien des personnes désintéressées et apparaissent comme des êtres sans honneur dont la seule motivation réside dans l'appât du gain. L'image du paysan chez Kurosawa prête alors essentiellement à sourire. Deux rôles que l'on retrouvera esquissés différemment dans la trilogie de Georges Lucas avec les personnages de Han Solo et Chewbacca.

Le parallèle avec Les Hommes qui marchent sur la queue du tigre, sublime film de son début de carrière, parait également plus qu'évident lorsque notre troupe, recherchée par les autorités, doit franchir un poste frontière gardé par une armée de soldats. Le général doit alors imaginer un plan afin de ruser les gardes, une scène définitivement drôle au vu de sa conclusion.

L'humour parlons-en. Distillé au sein de chaque personnage - pour le caractère trempé qui habite chacun d'eux - il reste avant tout incarné par les deux paysans qui, par leur naïveté couplée à une avidité sans bornes, ne vont cesser de s'immiscer pour ensuite s'extraire des situations les plus indélicates. Une maladresse presque maladive (s'attirer les soldats alors qu'ils tentaient de s'échapper seul avec l'or...) qui pourtant leur sied bien - car finalement porteuse de chance - et intimement liée à leur situation initiale (Tahei et Matashichi sont deux paysans qui, engagés dans l'armée ennemie, se font capturer par les Yamana mais parviennent à s'échapper par chance grâce à une incroyable révolte). Le charme nostalgique des quiproquos et situations comiques d'époque apportent en outre un capital sympathie non négligeable envers ces deux compères pourtant loin d'être à glorifier.

Le personnage de la princesse Akizuki, héritière du trône en terre protégée, est volontairement masculinisé. Porteuse d'une voix à même de créer les plus beaux échos, elle va finalement hériter du rôle d'une muette afin d'éviter de se faire repérer trop facilement, et surtout pour éviter d'exacerber son caractère de garçon manqué. Une situation qui, pour être méconnue des deux paysans, crée un humour de situation permanent.

Mais La Forteresse Cachée, c'est aussi, et presque surtout, une énorme composition de l'acteur le plus emblématique de la période classique du cinéma japonais, à savoir l'immense Toshiro Mifune. Grandiose dans son rôle de général, à mi chemin entre le protecteur (vis à vis de la princesse) et l'homme bourru (vis à vis des paysans), il signe là également un rôle de transition dans sa carrière puisque l'on décèle encore ce grain de folie et de fougue présent dans Les sept samouraïs ou Rashomon, mais aussi ce sens de la noblesse, de l'homme sur de lui qui ne se laisse jamais dépassé par ses émotions que l'on retrouvera plus tard dans la restant de sa filmographie (et l'élément qui, suite au succès de Barberousse, causera la fin de l'alliance inestimable au 7ème art entre Akira Kurosawa et Toshiro Mifune). A noter également la présence, plutôt figurative mais plaisante, d'un autre géant du cinéma japonais : Takashi Shimura, deuxième pilier essentiel du cinéma de Kurosawa.
Cocktail réussi d'ingrédients classiques mais savoureux, La Forteresse Cachée est un film indémodable qui, à l'image de certains westerns américains, puise sa force dans sa quête généreuse de l'aventure. 2h30 de pur bonheur auxquels Wildside a rendu toute leur grâce en proposant une image libérée de toute imperfection et en agrémentant l'ensemble de bonus tout à fait intéressants (notamment dans l'approche du jidai-geki par Kurosawa mais aussi l'utilisation du cinemascope).
MUSASHI - Juillet 2006
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