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EUREKA
un film de Aoyama Shinji
Avec Koji Yakusho, Aoi Miyazaki, Masaru Miyazaki, Yoichiro Saito, Ken Mitsuishi
EURAKA : 2000 - GENRE : Drame Psychologique - Note : 8/ 10
RESUME :

A Kyushu, au sud-ouest de l'archipel japonais, un matin de chaleur estivale... Une sanglante prise d'otages dans un bus municipal épargne le chauffeur, Makoto, une écolière, Kozue, et son frère aîné, Naoki. Traumatisé, Makoto disparaît. Les deux enfants s'enferment dans le silence. Deux ans plus tard, leur mère divorce, leur père meurt au volant de sa voiture. Les voilà seuls dans la maison familiale. Makoto réapparaît soudain et décide de s'installer chez eux, rejoint bientôt par le cousin des adolescents, Akihiko, un étudiant en vacances.
Le corps d'une femme est retrouvé sur la berge d'une rivière et la police soupçonne Makoto. Peu de temps après, celui-ci achète un bus d'occasion, l'aménage en camping-car et invite Kozue, Naoki et leur cousin à partir en voyage...
Dans la première séquence de EUREKA, une catastrophe terrifiante bouleverse la vie de trois personnes : un adulte qui devra redonner un sens à son existence, et deux enfants qui n'ont pas encore éprouvé leur volonté de vivre. A l'origine du film d'AOYAMA Shinji, on retrouve les chocs et traumatismes consécutifs à la vague de violence et de crimes gratuits, comme les attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo, qui a sévi au Japon.
EUREKA est l'histoire d'êtres humains déstabilisés par un drame fortuit. Dans la douleur, ils s'attachent peu à peu à constituer une sorte de nouveau cercle familial ou ils peuvent faire face à l'horreur de leur expérience commune, commencer à reconstruire leur vie et à se libérer du passé.
Ce film retrace leur cheminement : un voyage de l'âme, un road-movie intérieur.
Découvrez le site officiel ICI.
Critique par FUMIYA - Note : 8 / 10
A noter, cela a son importance, EUREKA est un film long, très long, 210 mns soit 3H30. C'est à prendre en compte. De plus, le film est en noir et blanc et les dialogues sont rares. Alors pourquoi 8/10, pourquoi ce film fait-il l'unanimité parmi les passionnés du genre ?
"Un raz de marée va venir, bientôt, j'en suis sûre, tout le monde mourra" Cest par cette phrase que le film commence. Victime d'une prise d'otages et d'une exécution, les personnages du film vont tenter de se reconstruire face au choc post-traumatique du à l'événement. De séquence en séquence, Aoyama Shinji véhicule un message fort de caractère et nous invite à comprendre et à analyser une situation qui dépasse l'entendement, la violence des actes et la mort !
Aoyama Shinji filme en N et B chromatique afin de donner au film une sensibilité différente, plus marquante. En photographie, la mise en valeur d'un portait est toujours en N et B, les contrastes sont plus forts, l'esthétique de l'image est donc mise en avant. C'est comme cela que l'auteur a souhaité mettre en image ce scénario.
Les images défilent ainsi pendant plus de 3 heures et nous emmènent à la découverte des différents personnages ayant vécu le même traumatisme. Un adulte et deux enfants. Une cellule familiale se construit et l'évolution lente des personnages définie peu à peu une fin pleine d'optimisme.
Tout le film se déroule dans le but de trouver une réponse, une explication à une situation psycholigique compliquée. Ce road movie psychologique est une épopée tragique issue de la folie meurtirère des gens. Aoyama Shinji analyse ici une situation extrème et tente de nous apporter des réponses à une situation que personne ne peut anticiper. On notera une interprétation parfaite de l'acteur Koji Yakusho.
Critique par SILASAUL
" Assis sur la plage, on regarde la mer et tout devient sans importance. "
Une journée d'été, un individu abat les passagers d'un bus. Du carnage, seul demeure Makoto, le chauffeur, un frère et une sœur : Naoki et Kozue. Commence alors une lente échappatoire contre l'innommable. Reconstruire un groupe qui échange, une unité de corps qui veille sur chacun, telle est la tâche que semble se donner Makoto, lorsqu'il apprend l'isolement des enfants dans leur maison. Il prend le rôle de tuteur de Naoki et Kozue. Il structure leur vie, et cherchera par la suite à canaliser leur vide existentiel.
La " suite " de leur existence mettra du temps à débuter. Les personnages se donneront le lieu de trauma comme point de départ de leur illusoire " repartir à zéro ". Quitter la maison mortuaire, le lieu des quatre tombes qui veille l'entrée. Redécouvrir la vie. Faire le deuil. Voir les nuages allongés dans un pré. Réapprendre à communiquer, simplement par des sons basiques. Retrouver le sens des choses.
Sans repères, les personnages se retrouvent face à des cycles mutiques, renvoyant leur vide à des mouvements cycliques (Makoto avec les mouvements de ses jambes, et l'intermittence de la lampe dans sa chambre. Naoki avec la petite voiture qui tourne sans jeu le long du circuit électrique, écoutant le bruit du club de golf).
Des travellings souvent discrets anticipent la mouvance lente des personnages perdus dans leur quête ou dérive. Vide de la vie face à une société dans laquelle ils ne se retrouvent plus.
La quête des personnages diffère selon leur vécu. Ainsi chacun réapprend la vie d'une façon différente. Les personnages masculins du film ont tous connu un désir de tuer. Naoki va franchir le cap, trouvant dans ses meurtres un lien qui recrée et prolonge la mort vécue d'aussi près. Kozue tire les rideaux (un premier pas vers le retour à la vie) dans un moment crucial où Naoki se transforme en prédateur, découpant les tiges des plantes qui laissent le suc vital s'écouler.
Naoki :
Grand-frère autoritaire. Il ne supportera pas le traumatisme. Lecteur d'Akira, manga apocalyptique, il perpétuera la mort comme Tetsuo. Tuer pour supporter l'horreur. Choisir entre la vie et la mort. Perpétuer l'absence ou apprendre des choses simples pour progresser et se détacher, comme conduire. Un peu trop tôt.
Kozue :
C'est le personnage qui pose le malaise au début du film. Seule face à un raz de marée imaginaire ou dans l'attente douce et lourde du train au passage à niveau. C'est elle aussi qui dénoue le mal qui pèse en chacun, porte de la couleur et du son, vecteur de l'espoir, césure de la fatalité. Suite à Makoto, elle sera la seule à provoquer un tant soi peu son " destin ". Les réactions du frère et de la sœur s'opposent. Si Naoki prépare lentement sa chute destructrice, Kozue pose dès le début le départ d'un deuil. Mise en place de tombes pour l'une, destruction pour l'autre.
Makoto :
Elément central de cette quête. Après avoir cru en une échappatoire physique à sa douleur psychique, il revient près de sa famille. Il va transformer sa souffrance en altruisme envers les enfants. Se donner aux autres lui permet d'accepter d'être en vie, mais c'est surtout la proximité des individus qui ont vécu le même traumatisme qui le poussera à aider. Il se pose cependant en victime envers d'autres éléments de la société, comme dans sa relation au travail, avec l'inspecteur de police ou avec son frère. Passant d'un état d'appel, où seul dans sa chambre, la lampe clignote tel un phare, il ramènera Kozue à la vie en se laissant aller vers la mort par sa maladie.
Akihiko :
Makoto semble d'abord gêné par la présence du cousin. L'isolement des personnages dans leur traumatisme supporte difficilement l'entrée d'une nouvelle personne dans leur vie. On assiste à un regroupement d'individus soudés par un vécu identique et qui ne supporte pas qu'on brise leur enfermement. Un peu en périphérie, ce personnage a cependant vécu un traumatisme ; il ne fait pas donc parti par hasard de ce groupe. On arrive ainsi au nombre 4 : symbole de la quantité type du nombre de personnes qui compose une famille japonaise. Ici chacun passe du rôle de parent à enfant et leur union illusoire durera seulement le temps d'un parcours qui mènera Kozue à achever son deuil. Il apporte aussi toute une fraîcheur au film que l'on retrouve avec les compagnons de chantier de Makoto.


Personnages tiers :
Viennent d'autres personnages, apparitions fugaces mais tout aussi importantes. Au début du film, la famille de Makoto, enserrée dans des traditions qui ne lui permette pas de l'aider fait qu'il souffre seul et en silence. Seul son père lui dit de faire " ce qu'il lui plait ". De leur côté, la famille des enfants ne sera présente, dans un sens familial de soutien, que par leur cousin Akihiko. Reste l'inspecteur de Police, qu'une forme traditionnelle nous aurait amené à apprécier. Il apparaît dès le début comme quelqu'un de dur et froid. Impassible face au choc de Makoto, le personnage ne restera pour le spectateur qu'un être sevré face à l'horreur. Le néant. Heureusement, les deux personnages du chantier relancent le film par leurs bouffonneries. Leur présence simple et vivante apporte une fraîcheur et contrebalance le passage mortuaire de nos personnages principaux. C'est l'ami d'enfance de Makoto qui conduira celui-ci aux mains de la pelleteuse ; le retour à l'espoir et à la vie se situe ainsi à travers des personnages simples, discrets mais on ne peut plus indispensables.

Bus : état des personnages
Elément de catalyse, le bus représente quand à lui l'état des différents personnages qui s'y trouvent. Au début, la porte se réouvre sur le meurtrier qui semble être un intrus. La bulle protectrice créée par le véhicule va être brisée puis réparée, peu à peu, quand enfin Makoto reprendra plaisir à piloter la pelleteuse. Par la matière, par la confrontation à une réalité brute de sens, reviendra l'espoir.
Plusieurs plans de bus traversent le film, trame du passé ressurgissant toujours sur le présent. Depuis le véhicule qui l'amène au chantier ou depuis la fenêtre de sa chambre, Makoto aperçoit cet objet alors synonyme de conflit. Ce renvoi au vécu qu'il ne peut accepter et auquel il ne peut échapper.

Maison : protection
Lorsque le bus ne prend plus en charge son rôle protecteur, la maison des enfants la remplace. Toutes les entrées de personnage se font en frontal, par une succession de champ contre-champ quasi muette, sous le porche de la maison. Mise à part un effet comique qui apporte un peu de légèreté au film, une séparation très nette s'opère entre le désert extérieur et la protection intérieure. On reconnaît très nettement le lien qui inspira Shinji Aoyama avec " La prisonnière du désert " de John Ford. La couleur sépia donnant toute sa teinte de western à ce film d'errance.

Eau : régénérescence
Tous les objets ou personnages jouent ou sont joués par des miroirs. Le chef opérateur Tamra Masaki a du prendre un malin plaisir à utiliser tous ces reflets. Souvent dans un angle du cadre, se répercutent à travers un de ces miroirs, des liens de forces entre les plans. En outre, l'eau agit ici comme une réflexion des sentiments des personnages. Naoki ne laissera que des indices de mort à travers la rivière. C'est Makoto qui le premier choisit de s'en sortir pour les enfants lorsque rincé sous la pluie battante, les enfants lui apparaissent, se protégeant de cette eau purificatrice. Pourtant, dans un premier temps, il se méfie, restant sur le bas côté de la rivière où se rincent ses compagnons de travail. Le point culminant de ce jeu de transparence est porté par Kozue ; lorsqu'elle plonge dans l'océan, elle passe enfin de l'autre côté du miroir et se prépare à se libérer des fantômes qui l'habitent (coquillages).

Son & Musique
Les deux enfants restent muets tout le long de l'histoire. Leur seule communication reste télépathique. Le premier retour du son se passe dans le bus. Les quatre personnages allongés échangent des petits coups contre la paroi du bus. Seule Kozue ira jusqu'au bout et retrouvera la parole. Shinji Aoyama a construit son film à partir de l'écoute de deux disques : Daydream Nation de Sonic Youth et Eureka de Jim O'Rourk. Il a aussi participé à la composition de la musique du film ; rare dans ce film qui semble silencieux, elle vient renforcer ou aérer des instants critiques : arrivée de Kozue et Makoto sur la plage, course d'Akihiko et Naoki dans le champ.

Pour la première fois, j'ai eu l'impression d'avoir le temps de voir un film. Ce film situe celui qui regarde à la limite entre l'extérieur (spectateur éveillé hors du film, qui n'est plus joué par les images) et l'intérieur (complètement joué par le subterfuge du cinéma). Habituellement, le montage de plans nous fait oublier notre état de spectateur, étant intrinsèquement partisan de ses rouages. Pas ici. Et pourtant la durée des 3h30 ne nous semble pas longue. On devient un spectateur éveillé, conscient de l'émerveillement que procure le cinéma. Rythme en harmonie avec la respiration où la catharsis finale nous offre un renversement magnifique : le mouvement qui gagne sur le figé, la couleur sur le sépia, le son sur le silence… un merveilleux hommage à " La prisonnière du désert ".



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