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ENTRETIEN avec Luisa Prudentino

ACCES PARTIE 2 DE L'ENTRETIEN
ACCES PARTIE 3 DE L'ENTRETIEN

Pour présenter Luisa Prudentino je pourrais très bien employer la version officielle :

Après une thèse sur le cinéma chinois des années trente, Luisa Prudentino se passionne pour le travail des jeunes réalisateurs qui révolutionnent le 7eme art. Considérée comme l’une des meilleures spécialistes sur le sujet, elle partage son temps entre ses activités de consultante et l’organisation de festivals, de colloques sur le cinéma en Chine.

Mais la rencontrer est ce qu’il y a de plus juste. Auteur du livre sur le cinéma chinois Le Regard des Ombres, sa gentillesse, son ouverture d’esprit, sa connaissance sur ce cinéma et son charmant accent des Pouilles en font une lumière indispensable à tout cinéphile. Je ne la remercierai jamais assez pour cet entretien. Suivez le guide… 

PRESENTATION

Qu’est ce qui vous amenez à devenir sinologue et à vous intéresser tout particulièrement au cinéma chinois ?

Ces deux envies sont étroitement liées et se sont affirmés complètement par hasard. Cela a été comme un coup de foudre, une étincelle. Un jour au lycée, un professeur remplaçant de philosophie a décidé de parler de la philosophie orientale au lieu d’aborder la philosophie de Kant et confrères. On a discuté de cette philosophie qui m’était encore inconnue et dont c’était pour la première fois pou moi dans le cadre de ma scolarité. Cela m’a ouvert à un autre monde et m’a vraiment donné envie d’en savoir d’avantage puisque cela s’est déroulé au début des années 80 au moment où l’on commençait à parler mondialement de la Chine. Le Japon est déjà plus connu et apparaissait déjà comme un pays en voie « d’occidentalisation ». Ainsi j’ai eu plus envie de découvrir la Chine. J’ai commencé par apprendre le mandarin, l’histoire et la culture.

Puis en 1982, il y a eu pour la première fois en Europe une grande rétrospective sur le cinéma chinois organisé à Turin. J’y suis allée plus par curiosité que pour autre chose. Ce fut finalement un deuxième coup de foudre quand j’ai vu l’excellent long métrage, les Anges du Boulevards de 1937, film tourné alors à Shanghai lors de la grande période des films chinois de Shanghai. A partir de ce moment, je me suis vraiment tourné vers le cinéma chinois pour en savoir d’avantage. J’ai pu donc joindre le plaisir à l’agréable car ma thèse de fin d’études portait sur le cinéma de Shanghai des années 30. Par la suite cette passion est devenue le centre de mes intérêts et j’ai de suite voulu me rendre sur place. Par ces voyages on s’intéresse forcément à la culture des gens, à leur actualité, et bien entendu au cinéma contemporain.

REGARD SUR LE PASSÉ ET SUR LA RECONNAISSANCE DU CINEMA CHINOIS

Aujourd’hui on parle très peu de ce cinéma chinois des années 30, voir même d’avant la révolution culturelle. Pourtant on a parlé longtemps du cinéma japonais et de ses grands cinéastes comme Ozu ou Mizoguchi.

Qu’est ce qui fait qu’en France et en Europe, les cinéphiles ont complètement occulté cette période du cinéma chinois ?

Vous avez raison et c’est vraiment dommage. Je pense et crois en plusieurs choses : tout d’abord le cinéma chinois a eu de nombreuses difficultés, notamment la difficulté même de mettre leur cinéma en valeur et dans diffusion des œuvres cinématographiques. Il faut dire que le cinéma chinois revient de loin. Il a faillit disparaître tant de fois, en particulier avec la période de la révolution culturelle qui je pense a changé le destin de ce cinéma. Pendant dix ans, de 1966 à 1976, l’industrie cinématographique chinoise a cessé d’exister. Cela tue un pays et le temps de remettre en place tout un système qui a été laissé à l’abandon, à jouer un rôle dans le retard pour les films chinois à se faire connaître.

Au jour d’aujourd’hui il y a tout de même des initiatives pour faire connaître ce cinéma comme celle de la Cinémathèque française donnant à voir de nombreux long métrages de cette époque des années 30. Mais il est vrai qu’il reste encore très méconnu par rapport au cinéma japonais ou américain de ces mêmes années.

C’est donc vraiment une question de retard. En même temps si l’on regarde de près, la brèche d’intérêt pour le cinéma chinois s’est vraiment ouverte et de nombreux cinéphiles s’intéressent de plus en plus au cinéma d’auteur, peut être plus fort que pour le cinéma d’auteur japonais. Pour le cinéma nippon, nous nous contentons en France du cinéma des grands réalisateurs et du cinéma d’animation. On peur dire que la Chine est vraiment en train de rattraper son retard sur les autres cinématographies. Au moment où le cinéma chinois reprendra son retard, on découvrira d’avantages d’œuvres oubliées et notamment les films politiquement incorrects de l’époque.

Il est vrai que le cinéphile européen s’intéresse seulement à ce qu’on lui donne c'est-à-dire aux quelques grands réalisateurs japonais actuels comme Kitano ou Miike et laisse de côté le cinéma d’auteur japonais. Le cinéma chinois est un peu dans le chemin contraire ou l’on s’intéresse beaucoup aux cinéastes actuels et peu à ceux des premières années du cinéma.

xact et j’espère que lorsque le cinéphile voit d’excellents films chinois contemporains, il aura envie d’en découvrir d’avantage en se plongeant dans des films plus anciens. En résumé plus on parlera de la cinématographie chinoise plus on stimulera le cinéphile à en savoir d’avantage. Forcément cela finira par payer et combler le retard.

Vous aviez dit un peu plus haut que le cinéma chinois de 1966 à 1976 était inexistant, y a-t-il eu quand même des œuvres, notamment de propagande ?

Oui, il y a eu des films pendant cette période et sont au nombre de huit : exclusivement des œuvres de propagandes. C’était des films en forme d’opéra moderne qui prônait le culte de Mao. Cela a tenu les écrans chinois pendant presque 10 ans !

Aujourd’hui si l’on regarde de plus près ces œuvres, elles peuvent paraître très « kitsch » pour nous autres européens, avec des éléments vraiment invraisemblables. Mais ce sont quand même des films très intéressants et je vous le dit en avant première cela fera l’objet de mon prochain livre en collaboration avec d’autres auteurs sur le cinéma de propagande. Ce qui est tout à fait remarquable c’est que même le cinéma de propagande à la chinoise a su gardé une notion artistique qui a certainement sauvé le cinéma continental. C’est aussi ce cinéma qui a permit de rebondir directement vers un autre cinéma chinois après sa chute. Les films allemands sur ce sujet reste totalement des films de propagande mais ces opéras chinois moderne, même si on ne peut pas dire que ce sont de superbes films, gardent un soucis artistique que l’on ne retrouve pas dans les films de propagande purs et durs d’autres pays. Je pense vraiment que ces films ont permis de ne pas amputer définitivement la cinématographie chinoise.

Après ce cinéma de propagande, qui ont été les bâtisseurs du renouveau chinois entre 1976 et 1982 ? On connaît tous l’excellente promotion de l’année 1982 formant la cinquième génération avec Zhang Yimou, Chen Kaige, Tian Zhuangzhuang… Mais on ignore les premiers véritables créateurs d’un cinéma post-révolution culturelle…

Je suis très contente que vous souleviez cette réflexion. En Europe on parle très peu de ces cinéastes bâtisseurs. On parle d’eux comme de la génération perdue. Qu’est ce qui s’est réellement passé ? C’est la fameuse quatrième génération, c'est-à-dire des gens qui ont été formé avant que l’académie du cinéma ne ferme pendant la période de la révolution culturelle. Ces gens là ont tout de suite reprit le flambeau après la fin de la révolution culturelle et ont profité de la nouvelle politique de libéralisation qui tomba au bon moment, permettant un nouveau départ. Ces gens dont on parle peu ont fait de nombreux films qui ont été extrêmement intéressant. Je pense notamment au long métrage Le sourire d’un homme tourmenté de Yang Yanjin, un oeuvre extraordinaire. Mais il n’est pas le seul car le cinéaste Wu Tianming , que l’on considère comme le père de la cinquième génération, qui a fait venir au studio de Xi’an, Chen Kaige et Huang Jianxin, était aussi un réalisateur d’exception. Avec ses amis de la quatrième génération il a reprit le meilleur du cinéma d’avant, tout en y ajoutant les souffrances liés à la révolution culturelle : l’échec de l’homme face au groupe qui jeta les bases de la cinquième génération
C’est grâce à eux qu’on a commencé en Chine à faire du cinéma sur l’homme et ses sentiments et non plus seulement l’homme social c'est-à-dire un homme au milieu d’un groupe aux importantes responsabilités. Avec l’échec de la révolution culturelle, de sa politique et de l’inutilité de l’individu, les metteurs en scènes se sont intéressés à ce que l’homme ressentait et pas à ce qu’il représentait. C’est donc une période de transition mais aussi d’innovation puisque ces cinéastes ont vraiment tout essayé. Du côté du contenu c’était assez nouveau il n’y avait plus d’idéologie, on s’intéressait au particularisme et plus à la collectivité. En même temps du point de vue de la forme, on employait de nouvelles technologies pour exprimer les états d’âmes de l’individu. C’est vraiment cette génération qui a assuré une certaine pérennité à la cinquième et a établit un travail formidable et difficile. Lorsqu’ils auraient pu se faire connaître d’avantage une nouvelle vague de réalisateurs a fait son apparition…

Pourquoi la quatrième génération a disparu aussi prématurément ?

’est un peu la loi de l’élève qui dépasse le maître, l’apparition des Chen Kaige, Zhang Yimou qui ont réussit à leurs débuts d’excellents films, se sont fait connaître du monde entier. Ces deux cinéastes ont lancé si fort le cinéma chinois sur la place internationale que nous n’avons plus entendu parler des précédents réalisateurs

Certes, mais pourquoi avoir distingué la quatrième génération de la cinquième génération puisque le travail de cette dernière est dans la continuité de la quatrième ? Ils défendent à peu de choses près les mêmes valeurs des sentiments de l’individu…

Tout à fait, vous pointez le doigt sur le problème des classifications de générations. En Europe nous avons classé les réalisateurs chinois par génération plus pour s’y retrouver que pour autre chose. D’ailleurs entre nous, sinologue et expert du cinéma chinois, on a du mal à se mettre d’accord sur le terme même de génération.

Est-ce qu’on doit entendre des périodes chronologiques ? Est-ce qu’on doit plutôt entendre une synthèse de même idées cinématographiques ? Est-ce finalement pas un peu des deux ?

On l’a fait pour pouvoir les classer, les identifier, mais les chinois eux-mêmes n’ont jamais procédé à ces distinctions générationnelles. Ils le font aujourd’hui parce que nous l’avons fait en amont. Les jeunes cinéastes chinois parlent eux aussi de cinquième ou sixième génération par influence mais autrement dans la population chinoise ces termes ne sont jamais évoqués.

Donc Chen Kaige et Zhang Yimou sont les représentants de la cinquième génération, qui ont profité de suite de la réouverture de l’Académie de cinéma de Pékin en 1978. En fait dans leur style ils reprennent ce que leurs prédécesseurs avaient fait et chacun ensuite mit sa propre touche personnelle. Cela ont été vu comme des chefs d’œuvres mais qui ne volent pas leurs titres puisque meilleurs d’un point de vue qualitatif que ceux de la quatrième génération. On peut préférer certes un film des débuts de Chen Kaige que ceux de la quatrième génération, mais il ne faut pas se voiler la face : certaines œuvres de la quatrième comme Le sourie d’un homme tourmenté font jeu égal avec Terre Jaune.

A titre informatif, existe-t-il des documentaires sur la période de la quatrième génération, sur la création du renouveau du cinéma chinois ? Qu’il soit asiatique ou non ? Ou subsiste ils juste des souvenirs personnels des différents acteurs de l’époque ?

Il n’existe pas de documentaires filmés à ma connaissance sur cette période du cinéma chinois.

Par contre ce qui est intéressant c’est que de nombreux ouvrages vont venir à paraître de professeur de l’école de cinéma de Pékin avec de nombreux témoignages. Il y aura donc un énorme intérêt à les découvrir et seront certainement mis à disposition du public dans un futur proche.
1ère partie sur le cinéma chinois avec Luisa Prudentino
PROPOS RECEUILLI PAR HINOMURA
TEXTE Prorpiété de CINEASIE 2006


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