Dans votre dernier film, Summer Palace, vous abordez une fois de plus le thème de la jeunesse chinoise perdue entre les douleurs du passé et l’incertitude du futur dans cette société changeante. Pensez-vous appartenir à cette génération ou qu’est-ce qui vous attire à raconter l’histoire de ces jeunes gens ?
La jeune génération qui a connu le milieu des années 80, je dirais de 1985 jusqu’à 1989 est une génération très spéciale. En 1985 la Chine a commencé à s’ouvrir et à cette époque les jeunes gens ont pu toucher ce qu’était véritablement la Liberté. Après ce qu’on a appelé la Révolution Moderne, il y a eu comme un grand vent de liberté qui a soufflé sur la Chine et dont les jeunes ont profité en premier lieu. Après 1989 ce mouvement d’émancipation fut stoppé net et la Chine s’est refermée pour ne se rouvrir que très doucement. C’est comme deux courbes paraboliques (il dessine ces deux courbes sur un prospectus pour expliquer sa pensée). En 1989, on est au maximum de liberté avec la pression du gouvernement qui diminue. Puis la liberté est réfrénée avant de repartir tout doucement jusqu’à nos jours au début des années 2000 .
D’ailleurs à cette période vous aviez environ 20 ans. Comment l’avez-vous ressentie ?
Pour moi, c’est vrai j’avais une vingtaine d’années à l’époque. Et c’est un peu ma propre expérience que je partage à travers ce film. Pour Suzhou River, c’était le même sentiment de liberté. Mais d’une part j’apporte une part de moi-même et d’autre part, je témoigne du sentiment de cette jeune génération. C’est son point de vue avant tout, un point de vue que je partage, bien sûr, mais c’est le point de vue de ces jeunes gens qui ont vécu cette époque.
Votre style visuel est toujours puissant et profond et il contraste avec celui de l’Académie du Film de Pékin où vous avez étudié. Est-ce un choix radical d’opposer ce style académique et le vôtre ?
Je pense que c’est au contraire ce que j’ai tiré de mes études à la Beijing Film Academy. A l’époque c’était très différent de maintenant. Peu d’étudiants avaient l’occasion de faire des études et les quelques privilégiés dont je faisais partie qui ont pu entrer dans cette Université ont pu avoir un enseignement assez libre. Donc c’est à la fois cet apprentissage à Pékin, vous savez Pékin est une ville très ouverte, une grande mégalopole, en pleine mutation ce à quoi j’ai joint de l’amour et du voyage, je dirais. Tout ça réuni m’a aidé à me forger un style cinématographique.
Mais le plus important, c’est l’émotion que vous faites passez à travers l’image. C’est vrai que vous pouvez avoir de belles lumières, un beau cadrage, s’il n’y a pas l’émotion que vous partagez à travers ce cadre, alors ça ne veut rien dire.
Et je pense que la Nouvelle Vague en France pensait beaucoup de cette manière. Les réalisateurs de cette époque voulaient faire passer des moments d’émotion. Ensuite, Caméra à l’épaule ou non, ce n’est pas le plus important, l’important c’est l’émotion que vous parvenez à transmettre au public.
Justement puisque vous citez la Nouvelle Vague comme source d’inspiration, Summer Palace est un film co-produit par des Français. Quel est votre sentiment en travaillant avec des Français sur chacun de vos films ?
Les Chinois et les Français sont très semblables, ils ont le même goût pour la nourriture. [Rires] Oui, vous savez c’est déjà très important. Car les émotions viennent des tripes, de l’estomac. Pour moi, tout passe par là. Quand je parle d’émotions, c’est de là que ça vient. Cet espace est fondamental. C’est pourquoi Chinois et Français entretiennent de bonnes relations, je pense. Summer palace est co-produit par des Français mais aussi par une très bonne société de production allemande (Rosem Films, ndlr). Et vous savez cette relation entre Chinois et Européens n’est pas prête de s’éteindre.
– Et comment vivez-vous le fait que vos films ne soient pas soutenus ou autorisés par le Bureau du Film de Pékin ? Est-ce un problème pour vous ?
Suzhou river est toujours interdit de diffusion en Chine. Cela fait 6 ans. Et pour Summer Palace, c’est la même chose il est interdit. Ca fait 5 ans que je suis interdit de travail en Chine. Je pense que le gouvernement chinois a une façon très arriérée de voir les choses. Ils interdisent tout, les films, les œuvres littéraires. Ils s’inquiètent de tout. Ne serait-ce qu’un film de deux heures. Comment pourrait-il porter atteinte à la sécurité intérieure ? Comme Love Story par exemple. Ce n’est pas un film qui va menacer la Chine.
Pour l’instant j’essaie de ne pas y penser. Je fais mon travail et je poursuis dans mes idées. Dans le futur je ne sais pas si ça va évoluer. C’est une question qui demandera plus que le simple temps qui passe.
Lors de la présentation de Summer Palace à Cannes cette année, Lou Ye avait été obligé de contenir ces critiques et dans une conférence de presse très consensuelle avait accepté de faire des compromis, c’est-à-dire couper certaines scènes si le bureau du film chinois le jugeait nécessaire. Finalement, le film fut interdit, et il ne fut plus question alors pour le réalisateur de s’autocensurer. Bien au contraire.
Dans Suzhou River, qui est jusqu’à aujourd’hui, l’un de mes films favoris, vous avez révélé Zhou Xun, une actrice très talentueuse. Avez-vous l’intention de travailler de nouveau avec elle ?
Peut-être… Peut-être bien. Mais dans Summer Palace il y a également une bonne actrice [Hao Lei, effectivement très prometteuse]. Pour l’instant cette génération d’acteurs apprend mais ils sont destinés à être de très bons acteurs. En Chine, il y a vraiment ce qu’il faut. Je suis d’accord, Zhou Xun est vraiment une actrice de grand talent. Mais en Chine il y a d’autres actrices à côté de Zhou Xun et Zhang Ziyi. Hao Lei est sans doute entre les deux.
Donc peut-être qu’un jour je retravaillerai avec Zhou Xun. Pour l’instant rien n’est prévu.
Quels sont vos futurs projets ? Allez-vous continuer à explorer la jeune génération en Chine ou avez-vous d’autres sujets en tête ?
Pour l’instant mes projets sont entravés par la censure. On est dans une très mauvaise période au niveau censure. Elle est très virulente et les réalisateurs essaient de trouver un moyen pour y échapper, pour la contourner. En ce qui me concerne, je trouve ça dommage. Je n’aime pas les compromissions. Je préfère me battre contre la censure. Donc je continuerai à faire des films et j’aborderai encore le thème de la jeunesse en Chine bien sûr parce qu’il me tient à cœur, mais je travaille actuellement sur d’autres sujets comme un film de science-fiction. J’ai commencé à écrire le scénario avec un collaborateur. On en est au tout début. On réfléchit dessus.
Merci à LOU Ye pour ses réponses sincères et pour rester fidèle à ses idées.
Propos recueillis par Mystere Vic, Pusan Film
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