CRITIQUE
Elle court Eliana ; Eliana dans la grande ville de lumière
à la recherche de son amie Heni qui lui a fait faux bond, le
jour où sa mère décide de débarquer de
sa province natale Padang pour ramener sa fille à la raison.
Cinq ans après un mariage avorté, cinq ans après
avoir juré qu'elle ne lui pardonnerait pas cet affront, elle
atterrit à Jarkarta alors que ça va mal pour Eliana.
Elle vient de se faire virer de son boulot pour " tentation castratrice
", elle se fait accoster par des individus louches qu'elle asperge
de soupe, son proprio lui cherche des ennuis. Et en plus, sa mère
vient lui faire la morale. Drôle de mère que celle-ci,
femme de tête, au caractère bien trempé qui ne
se laisse pas monter sur les pieds, qui engueule le taxi-driver qui
les ballade dans les rues de Jarkarta. Bref, tout à l'image
de sa fille. Endurcie par la solitude et un père qui a disparu
il y a cinq ans.
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C'est dans ce
contexte mouvementé, prétexte à nous montrer
les lumières de sa ville que Riri Riza tisse son histoire.
Eliana
, c'est l'histoire d'une rencontre, celle d'une
mère et de sa fille, de leurs retrouvailles dans la grande
capitale, siège de tous les feux et toutes les tentations.
A l'image de ce poison violent, Ratna, l'oiseau de nuit, l'autre
amie d'Eliana. Ce que fuit Eliana, ce n'est pas finalement sa
mère, c'est la solitude, ce qu'elle poursuit ce n'est
pas sa bien-aimée Heni, mais celle qui lui permet d'exister
dans cette ville tentaculaire où, avant de vivre, il
faut survivre. Cette jungle javanaise, Riri Riza nous la retranscrit
sur une pellicule au grain gonflé par le numérique,
dans des lumières chaudes et sombres, un contraste d'ombre
et de néons qui vit autant la nuit que le jour. Nuit
qu'Eliana et sa mère parcourent de part en part poursuivant
Heni qui semble avoir disparu pour le meilleur
? Le pire,
c'est qu'elle a laissé Eliana se dépétrer
seule du proprio amer à la poursuite des loyers impayés
que la jeune fille ne semble pas coutumière de payer. |
Le jour venu, c'est
là qu'Eliana prend un nouveau départ en guise
d'épilogue. Elle laisse sa mère s'envoler vers
la ville natale. Celle-ci lui laissant la chance de finir quelque
chose. Et Heni dans tout ça ? Peu importe pourrait-on
dire. Et puis si, finalement ! Une mère et une fille
qui se retrouvent ça valait sans doute bien ça.
La musique, un long thème lancinant au piano qui termine,
comme un prélude, la folle virée nocturne. Prélude
à une nouvelle vie ? Le thème appuie l'émotion
et renforce les sensations, comme un bourdonnement liquoreux
dans les oreilles, une sensibilité accrue à la
lumière du jour, les yeux qui piquent, comme au sortir
d'une cuite qui vous remet les idées d'aplomb.
Cette vision cinégénique de la ville, Riri Riza
la pousse jusqu'à faire référence à
la star indienne de ce cinquième festival du film asiatique
de Deauville, Amitabh Bachchan, un hommage dans l'hommage à
ce dieu-étoile, adulé à l'âge d'or
de l'industrie Bollywood et encore aujourd'hui. Il va jusqu'à
pousser, un peu loin, l'ode au septième art en faisant
d'un des personnages, le fils du cabby, le chantre de son propre
discours. Filmer la vie la nuit dans la grande métropole
javanaise. Des instantanés fugitifs saisis au vol et
dont il voudrait faire figures d'art pop-moderne. Riri Riza
appartient à un mouvement indonésien conceptuellement
proche du Dogme scandinave, le I-Sinema Manifesto, une stylisation
épurée du film, la mise en uvre de moyens
réduits et l'attachement au scénario pour libérer
le cinéma indonésien. S'il y parvient dans Eliana,
Eliana, c'est surtout par l'interprétation sans faille
des deux actrices principales, Rachel Sayidina (Eliana) et Jajang
C. Noer (Bunda, la mère) qui forment à l'écran
un couple mère-fille fort et crédible et donne
une fois de plus au réalisateur confirmation de la justification
de ses choix. " Au-delà du langage cinématographique,
c'est une histoire entre moi et ma propre mère, entre
moi et les traditions " nous confie le réalisateur.
Il en arrive à la conclusion qu'aujourd'hui, a fortiori
dans une société patriarcale, être une femme
indépendante représente un défi bien plus
grand et difficile, pas à la portée du premier
(homme) venu. |
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