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La Danse de la cigogne de Jonathan Foo, Nguyên Phan Quang Binh - VIETNAM - 2003
Avec Hai Yen, Pham Gia Chi Bao, Ta Ngoc Bao, Trinh Mai Nguyen, Quang Hai

LA DANSE DE LA CIGOGNE
dans les salles le 2 Avril 2003
Un film de Jonathan Foo
LA DANSE DE LA CIGOGNE : 2001 - Vietnam
GENRE : Drame
NOTE : 9/10
RESUME :
"En avril 2000, Tran Van Thuy, un ancien correspondant de guerre du Nord Vietnam, raconte l'histoire de cinq volontaires et de leurs différentes aventures pendant la guerre entre 1968 et 1975."


Nous vous parlions récemment d'un film vietnamien présenté à Deauville. C'est un autre film vietnamien qui est présenté actuellement au festival de Paris et dont le thème rejoint étroitement celui du film bosniaque Remake, thème qui, en ces temps de conflit va certainement remuer quelque peu le jury. Il y a quelques mois sortait au Vietnam le premier film sur la guerre tourné intégralement sur le territoire vietnamien, le premier point de vue derrière la caméra d'un cinéaste vietnamien, un vibrant hommage aux soldats Viêt-Cong qui libérèrent le pays en 1975. Dans une semaine, le 2 Avril il sortira sur les écrans français, malheureusement dans 9 petites salles parisiennes. Les salles de l'Ouest de la France ont accueilli le film chaleureusement aux dires du cinéaste Nguyen Phan Quang Binh. Espérons que ce témoignage arrivera finalement à leurs destinataires, acteurs d'un nouveau conflit à quelques pas d'ici.
La danse de la cigogne, conte les périples, les expériences personnelles qui s'entrecroisent de ces jeunes gens qui se sont retrouvés de 1966 à 1975 à arpenter la piste Ho Chi Minh, à se camoufler des troupes américaines et se protéger du napalm et des horreurs du champ de bataille. A l'occasion du 30 Avril 2000, célébration du 25e anniversaire de la libération de Saïgon, Tran Van Thuy, un ancien correspondant de guerre nous convie à un voyage au plus profond de sa mémoire, là où les blessures ne se sont pas refermées. Il rencontre d'anciens vétérans, amis ou ennemis et replonge avec eux dans leur passé, pour un retour au pays de la douleur. Les cinq écrivains qui ont participé au scénario dont Bao Ninh (Les Chagrins de la Guerre) retracent pour nous les histoires de cinq volontaires, cinq jeunes gens engagés dans une guerre non seulement au nom de principes intellectuels mais aussi, simplement, dans l'espoir de vivre un jour une vie paisible auprès de leur famille. Armés de Kalachnikov et de cigognes en papier, les vies de May et Manh les deux amis de Tanh Hoa, Van le poète et son épouse Hoai mariés précipitamment avant l'enrôlement de Van dans l'armée populaire. Celle de Vinh le caméraman documentaire et enfin celle, ambivalente, de Lam, infiltré par les Viêt-Cong (le front de libération du Nord) dans le haut commandement du Vietnam Sud (pro-américain) et de Lan, la fille du colonel qu'il séduit.
Le reste, à quoi bon le raconter ?
A quoi bon ressasser dans nos esprits les images dont nous abreuve quotidiennement la télévision. " La guerre est une anormalité, dit Tran Van Thuy. Cette nuit là, nos vies sont devenues anormales. On vivait avec la mort ". La guerre du Vietnam fut l'une des plus terribles et meurtrière que le XXe siècle ait connu. Malgré cela, malgré la douleur de perdre ses frères, de voir mourir sa patrie sous le feu des B52, les Vietnamiens ont gagné leur indépendance. En 1000 ans de luttes acharnées contre les envahisseurs successifs, qu'ils soient chinois, mongols, français ou américains, ils sont parvenus à guérir le pays de ses plaies. " Pas celle qui persiste dans leurs cœurs " nous dit Tran Van Thuy, le cinéaste documentaire. Il ne sait pas pourquoi lui a survécu tandis que tant sont morts. Parmi ses 5 millions de compatriotes et les 58 000 Américains qui périrent lors de la guerre et à qui ce film est dédié, lui est resté debout, perplexe et dubitatif face à ce flot continu qui l'assaille chaque jour sur les trottoirs de Hanoi et qui l'amène à s'interroger sur la véritable fin de ces conflits séculaires. Mais la vie continue, le Vietnam aujourd'hui continue de vivre animé de l'esprit stoïque de ses habitants. Le Vietnam se relève à peine de ses cendres et voudrait aller vite, très vite, trop vite (je l'ai déjà faite celle-là, non ?). Pour oublier sans doute, pour reconstruire sûrement ! les fondations d'un nouveau pays qui se nourrit des espoirs de son peuple, de l'abnégation et du courage d'un peuple pacifique.

Si le film est initialement quelque peu démonstratif, il prend rapidement l'ampleur du récit à mesure que se déroule le scénario et que la maîtrise filmique devient plus grande. Les deux co-réalisateurs ont parfaitement su jouer de la complémentarité que leur offre leurs cursus respectifs. Johnny Foo, producteur s'est beaucoup illustré dans le monde des médias et a développé une compréhension de la sensibilité culturelle des jeunes. Nguyen Phan Quang Binh a un passé d'artiste peintre. Il vit aujourd'hui à Hanoi et s'est déjà fait connaître par son travail à la télévision vietnamienne, notamment au travers de la série " Blue Forever " qui établit de nouveaux standards à la télévision vietnamienne. C'est par la télévision qu'ils se sont retrouvés et ont voulu collaborer sur ce projet portés par quelques-uns des écrivains vietnamiens les plus célèbres que sont Nguyen Quang Sang, Thu Bon ou Nguyen Duy mais également le romancier américain Wayne Karlin. Tous sont vétérans de la guerre du Vietnam. Comme beaucoup de chaînes dans le monde, cette télévision vietnamienne diffuse aujourd'hui en boucle les images de la guerre en Irak. Comme une mauvaise réminiscence, elle leur rappelle que sur cette planète, il existe toujours des volontés impérialistes qui croisent celles de régimes condamnables. Elle leur renvoie aussi l'image de ces millions de visages à qui ils doivent aujourd'hui la liberté et auxquels le film rend hommage. Comme nous le rappelle amèrement Tran Van Thuy, narrateur du film, " l'homme est le seul animal qui ne se lasse pas de tuer sa propre espèce, qui ne cesse pas de se haïr ". Triste constat mais non pessimiste. Le film s'attache à nous le montrer.

Les destins sont émouvants, les symboles chers aux Vietnamiens toujours aussi forts comme cette feuille qui apporte la chance à celui qui sait la recevoir et une philosophie omniprésente comme un chemin de conduite, une ligne de vie. Cette ligne, pour certains, elle fut courte. D'autres étaient destinés à vivre plus longtemps, pour témoigner. Telle est la leçon qu'en tirent les Vietnamiens à l'instar de Duong Quang Vuong, masseur et espion pendant la guerre. Chacun des personnages est archétypique de la population vietnamienne et aide à comprendre les motivations profondes d'un peuple guidé par la paix. Lam (Pham Gia Chi Bao, un acteur montant du cinéma vietnamien) qui joue l'alter ego de Duong Quang Vuong dans le film symbolise l'aventure d'un héros pendant la guerre. Il montre à quel point un homme est prêt à se sacrifier pour la victoire mais il témoigne surtout qu'il n'y a jamais de gagnant dans une guerre, que des perdants. " C'est pour cela que je voulais pas montrer la haine dans mon film " confie Nguyen Phan Quang Binh. Il se marie avec Thuy Lan (Nguyen Ngoc Hiep, Trois Saisons de Tony Bui) la fille d'un colonel sud-vietnamien mais également une étudiante activiste. Elle symbolise la femme du Sud faisant face aux défis d'une guerre touchant à sa fin et au choix cornélien à faire entre amour et loyauté. Vinh (Luu Quang Vinh, fils de Luu Xuan Thu, cinéaste expérimenté de la guerre) est le correspondant de guerre qui donne le rythme du récit à travers son reportage pris sur le vif. Les séquences de fiction et de documentaires alternent admirablement dans le film pour nous montrer que, malheureusement, nous ne sommes pas qu'au cinéma. Héros méconnu, il est toujours au cœur de l'action, armé de sa seule Bolex mais ne réclame jamais de reconnaissance. Il regarde et enregistre le monde autour de lui en philosophe mâture, en contraste avec ses camarades jeunes et naïfs. Il voit la guerre d'une manière qu'aucune image ne pourrait exprimer.
Van (Quang Hai qui a déjà travaillé avec Dang Nhat Minh, Luu Trong Ninh, My Ha et Tran Anh Hung) est le romantique, le rêveur en quelque sorte qui dépeint l'horreur de la guerre dans ses poèmes et à travers les lettres envoyées à sa femme Hoai (Hai Yen, ballerine de formation et vue dans A la verticale de l'été). Elle symbolise la femme vietnamienne du Nord, forte, qui joua un rôle prépondérant dans les efforts de…paix. Tout en travaillant pour soutenir sa famille, elle continue à élever son enfant, à participer à des milices de défense de la ville. Elle et Van représentent le côté humain de la guerre et rappellent que tous ceux qui se sont battus étaient aussi des pères, des fils et des frères. May (Trinh Mai Nguyen, acteur de théâtre expérimenté) est le joyeux compère, au caractère jovial. C'est un personnage simple et comique aux ambitions prosaïques et qui apporte un soulagement et un soutien utile au jeune et faible Manh. Manh (Ta Ngoc Bao, Missing my countryside de Dang Nhat Minh, proche de son rôle), l'enfant de seize ans qui a menti sur son âge pour s'enrôler aux côtés des siens. Venant d'une famille de modestes fermiers, il ne réalise pas dans quoi il s'est embourbé.
Il découvre en fait, que c'est dans le contexte de la guerre qu'il doit prouver sa force, devenir adulte. Lui et May tissent un lien de fraternité qui leur sauvera la vie, plus d'une fois.
" La guerre nous fait perdre beaucoup, reprend Tran Van Thuy, certains ont perdu la jeunesse, d'autres l'amour, beaucoup y ont perdu la vie. Mais nous perdons tous un morceau de notre âme ". Une grande leçon d'humilité face au destin. Une grande dose de résignation également, tel voudrait être le message ultime de la Danse de la Cigogne. Un film sur la guerre, tourné au Vietnam. Parmi les trop rares films vietnamiens visibles du public occidental, celui-ci fait date. C'est le premier film qui fait l'objet d'une collaboration entre Singapour et une boîte de production vietnamienne privée. " Pour une fois l'état n'est pas intervenu, ni dans le scénario, ni dans le tournage ajoute Nguyen Phan Quang Binh, c'est peut-être le début de la démocratie ! " C'est aussi la première fois qu'une équipe internationale est autorisée à tourner au Vietnam un film sur la guerre. Faire un film de guerre n'est pas donné à n'importe quel réalisateur. Les plus grands s'y sont attelés. Francis Ford Coppola avec Apocalypse Now, Stanley Kubrick avec Full Metal Jacket, Oliver Stone avec Entre ciel et Terre. Tous furent tournés en Thaïlande et aux Philippines. Mais avant d'être un film de guerre, c'est un film vietnamien sur la guerre, quand elle n'en constitue habituellement que la toile de fond. Comme corollaire immédiat, c'est aussi une réflexion sur la façon de faire la paix, avec soi-même, avec les autres, comme pouvait l'être La ligne Rouge de Terence Malick. Une œuvre forte et profonde tout comme Remake du réalisateur bosniaque Dino Mustafic qui parle de ce choix laissé à chacun d'être dans le bon camp. Dans un cas, seuls les Serbes avaient le choix, pour lui. Dans l'autre, Lam représente l'ambiguïté étonnante d'un peuple qui, pour faire la paix, est allé au bout des sacrifices qu'il pouvait consentir. L'histoire est belle, tragique mais aucun ne cherchera à aller à l'encontre du destin.
" Dans la vie, il faut parfois porter un masque, tu as raison, dit Lam à sa femme.
- Quand peut-on alors révéler sa véritable personnalité ? lui demande-t-elle
- A la fin de la guerre ? répond-il avec un sourire.
Tout le film est résumé ici. Les soldats de l'un et l'autre camp portent tous un masque, moulé dans la peur, pétri dans la douleur. Qu'est-ce qui fait qu'un jour ou l'autre, on le retire, on retrouve la part d'humanité enfouie au plus profond de nous-mêmes, ensevelie sous le fer, la boue et le sang. Qu'est-ce qui fait qu'un Américain (Wayne Karlin) et un Vietnamien (Tran Van Thuy), jadis ennemis, se retrouvent sous un même ciel, un arbre centenaire, filmé grâce à Mohd Jeffri Bin Yusof (directeur de la photographie) dans toute la splendeur de la lumière vaporeuse du Vietnam, pour soudain échanger à nouveau, pour exorciser le passé à travers la parole, pour se pardonner. La même question est posée à Tarik, le héros de Remake qui doit apprendre à oublier et pardonner. Oublier ! Jamais, ils ne pourront, jamais nous ne saurons oublier les cris de ces femmes et de ces enfants précocement arrachés à la vie, jamais nous n'oublierons la frayeur teintée d'incompréhension dans les yeux de nos frères vietnamiens, bosniaques, palestiniens, israëliens ou irakiens. Ce serait bafouer leur mémoire à jamais, ce serait laisser revenir les fantômes du passé hanter notre présent. Pour que le passé serve de leçon, il faut apprendre à pardonner.
" Mais comment pardonner lorsqu'on a perdu un enfant " nous demande Tran Van Thuy. " D'un mot, d'une parole " lui répond Lan en écho à travers le temps. La plus grande beauté d'une femme, c'est avec un regard et des mots qu'elle sait l'exprimer. C'est avec ses mots que Lan veut pardonner à celui qu'elle a aimé, qu'elle aime.
L'honneur n'a plus de sens, lorsque l'amour véritable est en jeu. D'une image, d'une mélodie, les réalisateurs ont su nous transmettre ce message en des temps tumultueux. Comme nous le rappelle Dino Mustafic, l'humanisme a été élevé dans le berceau de l'utopie. Heureusement que beaucoup d'entre nous sont encore utopistes. De croire que des films comme la danse de la cigogne plaideront en faveur de la paix ? Que des forces aveugles, à l'œuvre actuellement, voudront bien y voir la lumière dans les yeux de nos frères et sœurs ? Utopie, certes, mais que de foi dans ce mot ! Que de cœur mis à vouloir la paix ! Cette paix que les Vietnamiens ont voulue et obtenue comme la cigogne, symbole vietnamien de constance dans la lutte, de courage et de pureté auquel le film emprunte son titre. Les pertes furent immenses. D'aucuns diront que les gains sont incommensurables. Derrière toute la réserve que l'on pourra émettre, écoutons une dernière fois Tran Van Thuy, témoin de propagande d'une guerre qui vit des millions de vies s'envoler en fumée, photographe impressionné par ses propres souvenirs : " Je me demande parfois si la guerre est vraiment finie. Si on avait filmé la vraie réalité de la guerre, ces films auraient plus de valeur. Nous n'avons pas pu la filmer. Cette réalité subsiste juste dans notre mémoire, celle de nos amis et dans le cœur de tous ceux qui l'ont traversée ". Si ceux qui l'ont traversée ne pourront jamais en effacer les traces, espérons alors que nous, leurs enfants, qui ne l'avons pas connue sauront trouver, aujourd'hui plus que jamais, les chemins de la paix. Pour laisser la cigogne terminer sa danse et se poser enfin.
Mystere Vic
Festival du Film de Paris 2003



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