Basée sur une nouvelle de Siripan Tachajindawong (dont le nom de plume est Koynuch), Wisit nous raconte l’histoire de Pod dans le Bangkok contemporain Arrivé à la capitale, Pod occupe un emploi d’ouvrier dans une usine de conditionnement de sardines. Chaplin et ses “temps modernes” sont d’entrée évoqués dans son quotidien pour donner le ton du film où l’absurde et le burlesque seront les notes majeures. On est sous la cadence infernale d’une machine qui impose son rythme à des hommes au point que notre héros en perd son index.
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Il décide donc de changer de travail pour celui de gardien de sécurité dans un bureau où il rencontre Jin (Sangthong Ket-uthong) une femme de ménage dont le nez est plongé perpétuellement sur un livre dont le langage lui est étranger comme à tout ceux à qui elle demande de lui en dire la langue . Son rêve est de le déchiffrer, certaine qu’elle trouvera alors les clés de son destin dans ces pages incompréhensibles Elle vit des désirs par procuration dans des romans photos ou dans des revendications collectives : là où la masse s’agite avec un même désir elle croit trouver un sens à sa vie.
Dans le conformisme et l’absence d’individualité. Néanmoins, avec Jin , Pod ose parler et dire de lui-même. De ce que lui a raconté sa grand-mère et qu’il espère tant lui voir arriver. Mais Jin lui rappelle qu’il ne peut avoir de queue car il est quelconque. Seuls les stars, les gens du spectacle ou les gens fortunés peuvent avoir un tel attribut. Pas un simple gardien chez « Goodboy enterprise ». Le cynisme est déjà évident dans le propos malgré le décor et la mise en scène au premier regard naïve .
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Elle refuse l’amour de Pod parce que certaine que ses enfants n’auront alors ni queue ni rêves. Wisit met en relief ici les phénomènes de foule et les désirs imposés via l’uniformité. En fait, si l’on veut être un « citizen dog », il faut se comporter comme la masse et désirer les mêmes choses . Cette masse qui fait ainsi l’économie d’une pensée individuelle pour un cerveau collectif . A l’image de Jin dont Pod est pourtant amoureux. |
Autour de Pod tout est comme robotisé, les gens vont et marchent dans la même direction, se précipitent dans les mêmes bus, chantent la même chanson. Tous se ressemblent. Du meilleur ami épris d’une serveuse chinoise se croyant descendante d’une dynastie royale, au chauffeur de mobylette mort mais qui aime tant son métier qu’il le pratique ad-trepassum, à savoir en mort-vivant en passant par le petit ourson alcoolique et tabagique par désespoir de ne pas être aimé par sa Little Mam, tous ont pour point commun d’avoir des désirs non conformes aux exigences sociales, et ainsi, résignés, ils terminent dans la solitude. D’ailleurs on mettra une mention spéciale à cette petite fille (Pattareeya Sanittwate), excellente actrice, elle incarne ces enfants dont les parents n’ont plus le temps de s’occuper et qui se tournent vers eux mêmes pour survivre, en s’inventant une vie où leur ourson saurait parler et les aimer. |
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On est pas loin de l’univers de Tim Burton mais avec une originalité toute thaïlandaise Ici tout est moite et suave, aucun manichéisme, chacun est responsable de son destin. On pense aussi à Pen-Ek Ratanaruang pour sa poésie et son réalisme critique mais où l’espoir d’un monde meilleur existe toujours. D’ailleurs Pen-Ek Ratanaruang est le narrateur de cette histoire , on devine qu’il a partagé l’aventure avec Wisti parce qu’en congruence avec son univers. Il se dégage une impression de candeur chez notre héros dans un monde finalement bien réaliste quoique metaphorisé pour aborder doucement ce qui peut déranger .aussi. Un rêve à côté de la torpeur. « Citizen Dog » entraîne le spectateur dans un Bangkok surréaliste de roman-photos riche en couleurs criardes, en chansons et autres délires dans des contes de la vie quotidienne .
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Ce sont les folies douces des électrons gravitant autour de Pod qui gagnent son univers et contaminent par petites touches les toiles de fond de sa vie. Des tableaux plus colorés et où tout est minutieusement briqué, carrelé et rangé quand Jin apparaît à l’écran Les couleurs vives comme les numéros musicaux rappellent le travail de Jacques Demy (« les parapluies de Cherbourg » ) et les plans fixes sur des visages naïfs le travail de Jean-Pierre Jeunet où « Amélie Poulain » peut sembler revisité. Cependant il s’agit ici d’une explosion de surréalisme afin de mettre en exergue les désordres et les beautés de notre monde. Il ne s’agit pas d’un message mièvre et plein de bons sentiments consensuels .
En outre, la sensibilité du réalisateur est totalement Thaï . Sa véritable influence est puisée dans le cinéma mélodramatique thaïlandais des années 50 et 80 , le véritable âge d’or du cinéma thaïlandais. Magie qu’il a voulu prolonger tout en apportant sa touche créative indéniable avec « Tears of the Black Tiger » et à présent dans « Citizen Dog » . |
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A la surface, Citizen Dog se présente donc comme une comédie romantique acidulée. Avec l’aspect d’un bonbon dont le goût s’avère sur la longueur plutôt poivré.
Nous sommes rapidement plongés dans la satire sociale où Wisit conteste le matérialisme et le conformisme de nos sociétés dites civilisées. Pod est enfermé dans des costumes qui désignent une fonction sociale : ouvrier, gardien, taxi, quant à Jin, sa blouse bleue la condamne à appartenir au groupe désigné des femmes de ménage .Des gens normaux qui n’ont rien d’exceptionnel si ce n’est leurs rêves de conformisme. Cependant Pod ne feint pas l’indifférence devant la solitude des autres. Il tente toujours de leur offrir une opportunité de vivre avec leur différence. |
Il en ressort un film généreux, frais, digne de ces œuvres qui laissent une trace. Ce film parle à notre moi enfant, celui qui bien caché et tapis, se révèle dans ces instants de féeries, où les codes de bonne conduite ; les règles de la sociabilité n’ont plus lieu d’être.
La référence à « Citizen Kane » de O. Welles est alors évidente, elle est même une réponse à ce film. Si Kane était mégalomane, égoïste et solitaire parce que pris dans le conformisme de la réussite sociale qui l’a isolée de tous, notre « citizen dog » lui, n’a que faire de ces promesses de lendemains merveilleux contrairement au monde qui l’entoure. Son destin sera donc radicalement différent d’un Kane puisque refusant d’être dans la toute-puissance. |
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Il s’agit de vivre son rêve et non pas de se résigner devant la condition souvent pathétique de la vie d’adulte. Un chef d’œuvre d’onirisme, un univers singulier, avec une signature pudique et toute en humilité. Un univers doux et régressif, qui nous conduit tout droit dans le monde de notre enfance où les mots avaient une toute puissance magique, où tout nous fascinait parce que le monde était à découvrir.
Ainsi, de Welles à Waters, en passant par Burton et Chaplin, Wisit utilise des références cinématographiques variées et riches pour faire un constat sur le malaise dans la cité.
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Seule ombre au tableau, ces images récurrentes de cartes postales acidulées semblent vouloir se suffire à elles mêmes, éludant un dénouement espéré.. On peut penser que le réalisateur ait préféré interpeller via des images surréalistes plutôt que d’explorer réellement la personnalité de ses héros. On pourra aussi regretter que l’ironie soit parfois noyée par le souci de compassion et d’attendrissement que veut provoquer manifestement Wisit chez son public comme s’il n’osait pas vraiment égratigné sans panser les plaies. |
En la faveur de Wisit, on pourra ajouter, et aussi afin de mieux cerner ses desseins que les deux acteurs principaux qui font leur première apparition au cinéma sont de véritables stars dans leur pays d’origine. Tous les deux incarnent un peu ceux qui ont une queue et que le petit peuple de « Citizen dog » aimerait aussi posséder. En effet, Mahasamuth est en réalité un musicien accompli, chanteur, compositeur et guitariste, il est le leader d’un groupe punk « Saliva . Songtong est quant à elle un top model avec des ambitions de faire un art à part entière de sa profession.
Il est donc par là-même délicieux de les voir jouer à contre-emploi des vies qui n’ont rien à voir avec les leurs. Le message est d’autant plus fort que porté par ces deux stars adorées et qui finalement, malgré elles, peut-être, témoignent de l’inutilité de rêves de gloire où l’on perd son vrai désir pour s’aligner sur celui des autres. |