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Sélection cinéma asiatique Festival de Cannes 2002
Blue Gate Crossing
"Traverser l'eau salée"
Réalisateur : YEE Chin-yen - Taiwan
Avec : CHEN Bo-Lin, GUEY Lun-Mei
BLUE GATE CROSSING : 2002
GENRE :
Drame
NOTE :
7.5 / 10
Adolescence en quête d'identité, en proie à ses premiers émois amoureux et au questionnement de sa sexualité, voilà qui sent le déjà vu. Quand c'est Chih-yen Yee que la met en images, dans le décor d'un lycée de Taipei, on pourrait se dire " chouette, ça va déranger, décontenancer, faire réfléchir ". Oui, si les nombreuses productions coréennes récentes n'abordaient la même thématique avec plus ou moins de brio.
Ce n'est pas qu'on refuse de suivre Kerou, la jeune héroïne de dix-sept ans qui va passer du rôle d'entremetteuse dévouée à celui plus cornélien de petite-amie convoitée par Zhang Shihao, le jeune homme dont son amie Liu Yuezhen est éperdument amoureuse. Histoire classique du trio amoureux : A aime B qui aime C qui ne l'aime pas. Le scénario pousse l'histoire jusqu'à refermer le cycle puisqu'en l'occurrence C aime A.
En termes clairs, Kerou est amoureuse de son amie Yuezhen et veut se persuader que si elle parvient, ne serait ce qu'à initier une relation avec un garçon, elle ne serait plus lesbienne. Ces velléités donnent d'ailleurs lieu à quelques scènes plaisantes. La relation avec le prof de gym, le ballet de Kerou et Zhang dans le gymnase, les poursuites en vélo.

Yee Chih-yen signe là un beau portrait d'une adolescente à la recherche d'elle-même et de réponses à ses doutes mais en voulant sans doute trop naviguer entre les trois membres du trio sentimental, il oublie quel est son personnage principal. Le film, d'une facture classique alterne les séquences prenantes et des longueurs embarrassantes et ennuyeuses. Dans le registre téléphone portable et socquettes blanches, le film n'apporte rien de nouveau. Pire, il néglige un aspect fondamental de la société taïwanaise qui rend pourtant de genre de film intéressant : les relations inter-générations. Hormis le rapport mère/fille très ténu et éventuellement l'épisode écourté avec le prof de gym, les adolescents se répondent à eux-mêmes. Ces lycéennes ne sont pas enfermées dans leur établissement comme l'étaient les héroïnes de Memento Mori mais c'est tout comme : elles gravitent dans un univers fait de monotonie et d'uniformité tout juste rompues par les quelques sorties sur la plage ou dans la rue.

Ceci a néanmoins l'avantage d'illustrer un parodoxe de cette génération des fraises trop vite mûre avant d'avoir profité de ses appâts. A la recherche constante de l'amour et du bonheur conjugal et matériel ; déjà casés à peine sortis du Lycée et sans véritable espoir de vivre autre chose que ce que leurs parents ont déjà vécu, ces jeunes gens appartiennent à la génération des désillusions et comme le résume justement Shihao : " De ce qu'on fait, il ne reste pas grand chose, mais c'est sans doute de qui reste qui nous rend adulte ". Résignés, morts avant d'avoir vécu, ils ressemblent à ces papillons éphémères qui ne vivent que pour reproduire incessamment ce que leur dicte un instinct millénaire. On ne reprochera pas à Yee Chih-yen cette teen-story révélatrice d'un état de fait mais on lui en voudra certainement de ne pas avoir été plus loin que cette bluette sentimentale, de s'être égaré et d'avoir perdu son héroïne principale, en bref de n'avoir pas été jusqu'au bout de son idée. On ne blâmera pas plus les interprètes (surtout Chen Bo-Lin dans le rôle de Kerou) dont la justesse de ton et la candeur apportent leur justification au film.

Mais où est passée Taïwan la belle, Taïwan la rebelle, l'île réactionnaire et pamphlétaire ? Où est passé le souffle d'originalité et d'insolence qui caressait naguère cette nation insulaire, creuset magique entre les populations autochtones et les nationalistes, depuis peu revenue à la Chine continentale. Certes, à n'en pas douter, si elle ne renoue pas avec le style cinématographique admirable dont Hou Hsiao Hsien ou Tsaï Ming Liang étaient les échansons, elle va se faire phagocyter par l'immense Chine voisine. Comme cette génération fragile qui, à défaut d'oublier son passé et de nager en eau douce, en vient à négliger son avenir et reculer devant l'eau salée.
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